Pologne et prostitution : rapports non protégés

Article publié le 24 mai 2013
Article publié le 24 mai 2013
Passée sous silence, la prostitution sommeille à Varsovie, au moins depuis les préparatifs de l’Euro 2012. Mais entre la stigmatisation des étrangères, les contrôles aux frontières et des activités qui ne disent pas leur nom c’est bien tout le pays qui oscille entre négation et discrétion au sujet d’un phénomène qui continue de contaminer l’Est de l’Europe.

« Ces choses là, ça n'existe pas chez nous », lance Dawid tout en dirigeant pudiquement son regard sur ses bottines en daim. Le sujet de la prostitution, en Pologne, parait toujours hors de propos. Impeccable, ce Polonais de 22 ans s'intègre à la perfection dans ce paysage des alentours du palais de la culture et des sciences de Varsovie, qui se compose à une heure du matin de jeunes en H&M sur fond de toits de verre, le stade construit à l'occasion de l'euro 2012 en point de fuite. Cela dit, les ombres de cette composition sont atténuées par la lumière des néons. « Night Club », lit-on à quelques pas de David, alors qu'il traverse l'avenue Jerozolimskie.

Usual Suspects

C'est entre négation et discrétion que la prostitution trouve sa place à Varsovie. « Les prostituées ne sont pas visibles », explique Alexis Ramos. Ce jeune américain, qui rédige au collège d'Europe sa thèse sur la législation européenne relative à la traite des êtres humains, l'assure : « bien qu'il existe toujours un trafic en provenance d'ici et à destination de l'ouest, la Pologne a pratiquement cessé d'être un pays d'origine, pour devenir un lieu de transition et de destination. »

Quelque 46% de ce trafic est lié à la prostitution. A voir la liste des pays d'origines de ces flux à destination de la Pologne, il est clair que la frontière s'est déplacée vers l'est : de la traite la plus récente, originaire d'Asie (principalement le Vietnam) à celle issue de pays géographiquement plus proches comme la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavieactuellement le premier pays exportateur en Europe » selon Ramos), et très certainement l'Ukraine. Les relations entre ce dernier pays et la Pologne semblent toujours avoir fait l'objet d'une législation particulière. Kiev avait cessé d'exiger un visa de la part des citoyens polonais alors que le pays s'orientait peu à peu dans la direction d'une adhésion à l'Union. Maintenant, « il est aussi plus facile d'obtenir un visa pour la Pologne que pour n'importe quel autre État membre », affirme Marina. A 22 ans, cette jeune femme née à Rivne (nord-ouest de l’Ukraine, ndlr) sait bien ce que c'est que d'être une immigrée ukrainienne à Varsovie.

Un joyeux bordel

« Certaines étaient forcées de se prostituer »

« La première fois que je suis rentrée sur le territoire polonais, c'était avec un visa de touriste. Plus tard, j'y suis retourné en tant qu'étudiante dans une formation d'esthéticienne. Je n'ai jamais étudié. Je me suis mis à chercher du travail sans savoir parler polonais. » Marina confirme non seulement la présence des mafias dans les ambassades, impliquées dans la traite des jeunes ukrainiennes, mais aussi la méfiance manifestée par une partie des autorités polonaises envers ses compatriotes : « Jamais il ne me serait venu à l'esprit de me prostituer. Après m'être occupé d'enfants et de personnes âgées j'ai fini par trouver un emploi dans l'industrie logistique. Pourtant, à chaque fois que je passe la douane, la police des frontières se montre très suspicieuse à mon égard. »

La chute de l'URSS, en 1991, et l'appauvrissement des familles qui en a résulté, ont provoqué une augmentation de la traite des êtres humains en provenance de l’Est de l'Europe. « Cela fait déjà plus de 20 ans que les prostituées bulgares et ukrainiennes viennent en Pologne », insiste Joanna Garnier, porte parole du siège de La Strada à Varsovie. Située non loin du campus principal de l'université polytechnique de Varsovie, cette organisation internationale travaille depuis 18 ans dans la prévention de la traite des êtres humains aux Pays-Bas et au sein de différentes régions d'Europe de l'Est. « Sur les 200 cas de trafic d'êtres humains qui nous sont parvenus en Pologne en 2012, 90% des victimes étaient des femmes. La plupart d'entre elles étaient des travailleuses du sexe originaires de Bulgarie et d'Ukraine. »

« En Ukraine, on raconte que je suis une pute parce que je gagne de l'argent en Pologne »

Garnier, assistée d'une équipe de membres de La Strada, s'efforce de promouvoir son programme de prévention dans les écoles, dans les orphelinats, auprès d'autres ONG, et même dans les hôpitaux psychiatriques. « Il y a deux semaines, nous avons tenu une réunion à l'église ukrainienne de Varsovie pour proposer des informations à des femmes qui avaient besoin d'aide. Aucune d'entre elles ne l'a affirmé, mais je suis sûre que certaines étaient forcées de se prostituer. »Ses soupçons semblent confirmées par Marina : « il y a des filles de mon pays qui prétendent à leur famille qu'elles sont femmes de ménage, alors qu'en réalité elles se prostituent. Mais à Rivne, on raconte que je suis une pute parce que je gagne de l'argent en Pologne. » Des préjugés qui abondent également dans la capitale polonaise : « une propriétaire, qui avait remarqué mon accent étranger, a refusé de me louer son appartement. Elle pensait que j'allais en faire un bordel. »

Lire aussi sur cafebabel.com : « Talons aiguilles, string et ballon rond »

En dépit des réticences, vendre son corps n'est pas interdit en Pologne. La prostitution n’est pas directement punie par la loi dans le pays, dans la mesure où elle les relations tarifées ne passent pas par l'intermédiaire d'un proxénète. « Il s'agit de la seule profession pour laquelle on n'exige pas de payer des impôts, explique Ramos. Les travailleuses doivent alors prouver aux autorités que c'est bien leur métier en produisant des photographies de leurs clients ou des témoignages. »

Cette pratique est toutefois peu répandue : « Les filles font bien plus confiance à leurs employeurs qu'aux institutions officielles », admet Garnier. « Il y a peu, nous avons été confrontés au cas d'une Bulgare d'une vingtaine d'années à qui l'on avait proposé un travail agricole. Elle avait déjà travaillé en Grèce à la récolte des légumes. Un membre de sa famille l'a présentée à un trafiquant en Bulgarie, mais une fois arrivée en Pologne ils l'ont mise de force sur le trottoir. Lorsqu'elle refusait, elle était battue. »

Victime de son propre silence, Varsovie cherche à tout prix à éviter la réputation qu’elle colporte : celle de destination du tourisme sexuel. La preuve en a été les contrôles opérés aux frontières au moment de l'Euro 2012. Et s'il est vrai qu'actuellement les ombres chinoises ne se laissent apercevoir qu'aux abords de la station de métro Politechnika, les tracts des « night clubs » qui inondent la rue centrale de Nowy Swiat ou l'avenue Jerozolimskie qui mène au stade national polonais salissent cette Varsovie des utopies toujours inaccomplies.

Cet article est issu d’une série de reportages mensuels portants sur plusieurs villes pour EUtopia on the Ground. Consultez la page pour en savoir plus sur notre envie de "meilleure europe" d'Athènes à Varsovie. Ce projet fait l'objet d'un soutien financier de la Commission européenne dans le cadre d'un partenariat de gestion avec le Ministère des Affaires étrangères, de la Fondation Hippocrène et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme.

Photos : Une (cc) lucie_otto-bruc/flickr ; Texte : Code-barre (cc) iragelb/flickr et flyers © Jorge Mallen