Pollution à Bruxelles: on retient son souffle

Article publié le 21 février 2017
Article publié le 21 février 2017

Un tribunal de Bruxelles a autorisé le gouvernement régional à ignorer les taux de pollution à Arts-Loi jusqu'à la fin de l'année, date à laquelle prendra fin la procédure judiciaire en cours. Cet hiver, l'air qu'ont inhalé les piétons d'Arts-Loi avait un indice de pollution deux fois supérieur aux seuils établis par l'UE.

Le 10 février dernier, le tribunal de première instance de Bruxelles a tranché en faveur du gouvernement régional qui pourra donc continuer d'exclure des rapports officiels les données sur la pollution de l'air des points sensibles tels que l'Avenue de la Couronne, Belliard et Arts-Loi. La décision finale sera rendue avant la fin de l'année. La station de mesure d'Arts-Loi, qui avait été déconnectée en 2008, a enregistré un taux moyen de 84 µg/m3 de NO2 dans l'air depuis sa remise en service en décembre dernier, et n'est utilisée qu'à titre indicatif. Ce chiffre représente le double du taux toléré par la législation européenne, qui est de 40 µg/m3.

Client Earth, le cabinet juridique spécialisé dans l'environnement qui a initié les poursuites, affirme que les autorités de la ville de Bruxelles utilisent la technicité juridique afin d'éviter de devoir dire la vérité aux résidents sur la qualité de l'air qu'ils respirent. En effet, la station d'Arts-Loi est située à moins de 25 mètres d'un carrefour, ce qui légalement l'exclut des rapports annuels officiels. Selon Ugo Taddei, l'avocat de Client Earth, le gouvernement de la région a déjà confirmé devant le tribunal qu'il n'utiliserait pas les données d'Arts-Loi dans son rapport annuel. “Ils [les autorités régionales] savent  pertinemment que s'ils effectuent des mesures de pollution à Arts-Loi, ces dernières mettront en évidence des dépassements importants des valeurs limites et que cela aura des conséquences légales en termes d'actions correctrices”, ajoute-t-il.

Si l'on observe la concentration de NO2, l'un des principaux polluants de l'air, au cours des trois derniers mois à Bruxelles, Arts-Loi est le point le plus pollué de la ville (84.3 µg/m3 en moyenne depuis sa remise en service), suivi par l'Avenue de la Couronne (82.3) et Voorhaven (74.58), près du canal industriel. D'après ce graphique, Arts-Loi se démarque aussi par ses concentrations minimales: 40 µg/m3, soit la limite supérieure annuelle moyenne de l'UE. Pour Noël, les piétons empruntant Arts-Loi ont eu droit à un air "propre" en guise de cadeau.

Pas de panique: Bruxelles n'est pas Pékin

Dans l'ensemble, la qualité de l'air à Bruxelles s'améliore d'année en année, explique le professeur Walter Hecq, co-directeur du Centre d'Etudes Economiques et sociales de l'Environnement à l'Université Libre de Bruxelles. Les concentrations en polluants comme le dioxyde de soufre (SO2) ont fortement baissé, tandis que les particules fines en suspension et le dioxyde d'azote (NO2) ont diminué dans une moindre mesure. le professeur Hecq affirme également que les taux de pollution de Bruxelles ne sont en rien comparables à ceux mesurés dans la plupart des pays d'Europe de l'Est, d'Asie et d'Afrique. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime pourtant que les Belges ont perdu 655 000 années de vie entre 2008 et 2015 à cause de la pollution de l'air qui peut provoquer des maladies pulmonaires et cardiovasculaires, ou encore des cancers du poumon.

Si l'on prend à nouveau l'exemple du NO2, on s'aperçoit que la plupart des stations de mesure de Bruxelles sont en-dessous du seuil de 40 µg/m3. On est en droit de se demander ce qui se passerait si les stations d'Arts-Loi et de Belliard, déconnectées en 2008 et 2014 (Arts-Loi a été remise en service en décembre dernier), étaient prises en compte dans les rapports officiels.

Néanmoins, les pics de pollution restent problématiques. Le professeur Hecq explique que “les tendances peuvent s'inverser ponctuellement en raison de conditions météorologiques particulières", comme lorsque le vent tombe par exemple. Pauline Constant, volontaire à Bruxsel'air, une plateforme citoyenne, a pris la mesure de l'air qu'elle inhalait pendant une semaine. Elle a enregistré des taux de plus de 100 µg/m3 de NO2, en se rendant au travail à vélo le mercredi 26 octobre.  Elle demande des actions concrètes pour les jours de pic de pollution: “Je pense que l'on devrait obliger les automobilistes à laisser leur véhicule au garage un jour sur deux, comme c'est le cas à Paris. Au lieu de ça, on nous dit d'éviter de faire du sport ou de courir. Ce n'est pas la vie que je veux pour mes enfants”.

Joeri Thijs, porte-parole de Greenpeace Belgique, partage son point de vue: “la circulation n'est pas la seule cause de la pollution, mais c'est la plus importante”. Il milite en faveur d'une interdiction des véhicules roulant au diesel dans la ville d'ici à 2025. Dans cette lignée, la ville d'Anvers a mis en place le 1er février une "Zone à Faibles Emissions": les véhicules diesels fabriqués avant 2000 ne peuvent pas circuler en ville; en 2020, l'interdiction s'étendra à tous les véhicules vendus avant septembre 2009. Bruxelles prévoit la mise en place d'une initiative similaire l'année prochaine.

Bien que le professeur Hecq confirme que les véhicules sont la source principale de pollution atmosphérique en ville, il n'est pas convaincu de l'efficacité des limitations de circulation. Selon lui, seul 20% de la pollution provient de l'intérieur de l'aire urbaine, la majeure partie étant "importée" des pays voisins, et issue de l'industrie et de l'agriculture. C'est pourquoi le "champ d'action est réduit", dit-il.  

Cafébabel a demandé plusieurs fois aux autorités régionales si elles prévoyaient des actions pour limiter la pollution atmosphérique mais n'a obtenu aucune réponse pour l'instant.