Pokémon Go : attraper la nostalgie

Article publié le 30 août 2016
Article publié le 30 août 2016

Le fameux It’s the End of the World As We Know It de REM semble résonner au sein de toute l'équipe de cafébabel au moment où celle-ci tente de digérer le gros titre de l'Independent : « Pokémon Go devance le porno sur Google ». Mais ça nous apprend quoi sur notre époque, au juste ? 

Ici, à cafébabel, on prend le journalisme très au sérieux. On reconnaît l'importance de la vraie recherche et la valeur d'un bon reportage « sur le terrain ». Ainsi, armé d'un smartphone, nous sommes partis à la chasse aux Pokémon dans Paris. Départ du Trocadéro sous une belle matinée ensoleillée.

C'est l'enfer, combiné à de la folie douce, combiné à une sorte de pseudo culte religieux. Même maintenant, des jours plus tard, des images nous reviennent encore. Un tas de personnes vêtues de rouge sous la Tour Eiffel, une d'entre elles levant les yeux au ciel et soupirant : « Ce putain de Roucool, je te jure ». Un passant qui en fait est un dresseur caché et qui crie tout fort : « Il ne me laissera pas attraper le rat ! »(il semble que Paris soit rempli de Rattatas). Mais avant tout, il y a nous – tout transpirants, cramés, des cloques aux pieds, la soif qui nous rend à moitié cinglés - mais qui au final nous éclatons comme des gamins à la recherche d'un Squirtle sous Notre Dame. On continue à lancer les  Pokéball l'une après l'autre pour réussir à attraper un stupide Zubat qui virevolte dans le jardin des Tuileries. Still being incredibly salty about the lack of Staryu in the fountains around the Louvre. Mais quelle drogue ont-ils pu mettre mis dans ce truc, sérieux ?

Pokémon Go et la nostalgie en puissance

Regardons les choses en face, l'incroyable succès de Pokémon Go peut se résumer en un seul mot : nostalgie. Et oui, nous parlons de ce sentiment si singulier qui vous prend par surprise et qui tendrement vous frappe à la tête, ne vous laissant aucun autre choix que celui de vous remémorer le bon vieux temps. L'époque où à quatre heures de l'après-midi, on se foutait de cette chaleur que l'on rencontre habituellement uniquement sur la surface de Venus, on laissait tomber les devoirs à faire sur la Révolution Française, on passait sans faire de bruit à côté de sa mère en train de dormir sur le sofa , et on sortait de la maison pour rejoindre à l'autre coin de la rue les copains qui vivaient de l'autre côté du parc. 

Aujourd'hui peut-être, me direz-vous, il vous donnerait cet Arcanine pour lequel vous êtiez prêt à vendre père et mère. Ou peut-être que vous arriviez finalement à le convaincre de cloner son Dragonite et à vous le donner, risquant littéralement tout dans un acte de « désintéressement » – qui devait se payer avec un carton entier d'œufs d'Eevve et la promesse de lui présenter une des amies de sa sœur (celle qui est jolie). Après tout, le risque de perdre le Dragonite n'a aucun prix. Les enjeux étaient élevés, les possibilités illimitées, et peu importe ce qui se passait, il était bien évidemment évident que votre dissertation sur Marat et Robespierre passerait au second rang.

Nintendo aurait pu trouver comme excuse que cela encourage les enfants à sortir enfin de chez eux, mais la vérité, c'est que les génies du mal du marketing au Japon savaient bel et bien que ce serait nous, « les adultes » qui iriont à la chasse aux Pokémon tout contents de finalement conjuguer une utilité pratique à nos smartphones qui ne nous quittent plus. Le conflit des générations n'a jamais semblé aussi infranchissable qu'aujourd'hui, quand nos parents ne peuvent tout simplement pas piger, pourquoi diable, leur grand enfant parcourt 150 kilomètres à 4h du mat' à travers des routes de montagne isolées pour attraper un Meee-u (ou peu importe ce que c'est). Ce que leur génération ne comprend pas, c'est que même si nous avons peut-être échangé le terrain de jeu pour une vieille Nissan Micra et des prêts étudiants, nous avons toujours envie de réaliser nos rêves d'enfance, d'être le meilleur, comme personne ne l'a jamais été.

Qui plus est, l'omniprésence de ces monstres combinée au concept relativement nouveau de la réalité augmentée, peut semer le trouble parmi ceux qui ne sont tout simplement pas habitués au jeu high-tech de Niantic. Prenons Aldo, un fleuriste romain de 75 ans à la retraite qui a été quelque peu déconcerté par les jeunes adultes qui trainaient dans son quartier, les yeux rivés sur leurs écrans de portable eb criant des noms incompréhensibles. Après avoir découvert que tous parlaient de « bêtes invisibles se cachant partout autour de nous », Aldo a décidé de prendre ses propres précautions et a envoyé un message à sa femme Franca, en lui demandant de fermer toutes les fenêtres et « de brancher l'appareil insecticide ».

Devenir dresseur à tout prix ?

La vie d'un dresseur de Pokémon est peut-être semée d'embûches, mais nous ne chassons pas seuls. Il est facile de trouver des compagnons Pokémon, en voyant que notre génération semble avoir renoncé à toute forme de vie sociale et professionnelle afin de devenir des dresseurs à plein-temps. Il y a ceux qui ont quitté leur boulot pour les attraper tous. Ceux qui ont été poignardés, mais qui refusent d'aller à l'hôpital pour ne pas perdre le combat dans le but de devenir un Gym Master (un champion d'arène, ndlr) qui leur a déjà coûté trois Pidgeots et un Electabuzz. Ceux qui organisent des chasses sur des terrains privés (ou dans des zones protégées, telles que, disons le, la zone 51.), en se disant que même si l'herbe n'est pas plus verte ailleurs, elle est probablement remplie deChétiflors.

Le nombre même de dresseurs et leur détermination vous garantissent des dizaines de compagnons de jeu. D'un autre côté et aussi surprenant soit-il, partir à la chasse aux Pokémon est un moment de divertissement qui se pratique en solo. C'est toujours sympa de passer toute sa pause déjeuner à comparer ses stats avec ses collègues, mais le jeu n'a en réalité pas grand intêret lorsqu'il s'agit de jouer avec d'autres personnes. « Le jeu ne permet pas de faire plus d'un combat à n'importe quel moment. Trois personnes qui se battent pour la même arène est largement suffisant – vous avez déja l'impression de vous battre avec un millier d'entre elles », explique, l'air distrait, un sympatique dresseur tandis qu'il affronte, sans connaissance de cause, le Vaporeon d'un autre joueur pour défendre l'arène de l'Arc de Triomphe. C'est une application inattendue pour une série de jeux qui, d'ordinaire, vont par deux (Rouge et Bleu, X et Y, Soleil et Lune) et ce, dans le but d'inviter les joueurs à s'échanger des Pokémon.

Défense de s'amuser

Peu importe à quel point vous êtes investi(e) dans le jeu, il est parfois difficile d'ignorer les hordes de « Vrais Adultes » qui ne manquent aucune occasion pour pointer du doigt le fait que les Pokémon n'existent pas, que la réalité augmentée n'existe pas, tout ça marqué par une inégalable supériorité, la même qui ensevelit vos parents lorsqu'ils se mettent à parler du fisc. Mais peut-être bien que ce côté vieux-jeu s'explique tout simplement par la peur ? Cette image de l'archétype même du geek - fuyant toutes formes de sociabilisation - replié sur soi, semble préoccuper les fans de la réalité « non-augmentée ». Peut-être ont-ils peur de ne pas contrôler ou de comprendre totalement quelque chose qu'ils ne peuvent voir, mais que la technologie peut rendre réel. Peut-être que lorsqu'ils disent que les « Pokémons n'existent pas », ils n'arrivent pas à se débarrasser de cette petite voix qui leur murmure : « Ils n'existent pas, encore ».