Pınar Selek : une femme libre condamnée par la Turquie

Article publié le 25 janvier 2013
Article publié le 25 janvier 2013
Hier, la Cour criminelle d’Istanbul a condamné Pinar Selek à une peine aggravée de prison à perpétuité. Retour sur la vie de combat de cette sociologue, accusée de terrorisme, traquée par la justice turque et exilée depuis un an à Strasbourg.

Le verdict est tombé peu avant 17 heures  : la Cour condamne Pinar Selek à une peine aggravée de prison à perpétuité. Contactée par téléphone par le quotidien turc anglophone Daily Hürriyet, la sociologue s'est dit « choquée par le verdict, c'est la première fois que la cour me dit coupable. » En l'absence de l'accusée au procès, la Cour a aussi émis un mandat d'arrêt à son encontre. Or, privé du statut protecteur de réfugié qu'elle s'est toujours abstenue de solliciter pour ne pas hypothéquer un éventuel retour en Turquie, Pinar Selek risque d'être extradée vers son pays d'origine en vertu des accords bilatéraux France-Turquie en matière de coopération judiciaire.

Un procès fleuve

C'est entourée par les membres du comité universitaire de soutien qui s'est créé le 16 janvier à l'initiative des personnels et enseignants de l'université de Strasbourg des représentants de la ville, et du milieu associatif strasbourgeois que Pinar Selek a vécu les dernières heures avant le triste dénouement. Pınar Selek, est actuellement doctorante en sociologie dans cette université. Depuis près de 15 ans, elle fait l’objet d’une procédure judiciaire interminable se perdant dans des méandres kafkaïens. Accusée d’être l’auteur d’un attentat à la bombe dans le marché aux Épices d’Istanbul en1998, elle a pourtant été acquittée à trois reprises, les expertises ayant démontré qu'il s'agissait d'une explosion accidentelle. Ses soutiens dénoncent des poursuites entachées d’irrégularités et des charges instrumentalisées à des fins politiques.

Connue pour son engagement en faveur des exclus (enfants des rues, SDF…), de la cause des femmes, des homosexuels, des transgenres, des minorités, ce sont essentiellement ses enquêtes sur la question kurde ont motivé son arrestation en 1998. Fidèle à l’éthique du sociologue, la chercheuse avait alors refusé de dévoiler le nom de ses contacts bien que les forces de l’ordre aient tenté de les lui extirper sous la torture.

« La politisation passive de la recherche est inévitable lorsque les chercheurs enquêtent sur des sujets qui dérangent »

Depuis les décisions de justice se succèdent, mettant accessoirement à mal l’indépendance de la justice turque. La dernière décision de justice, en date le 22 novembre 2012, est révélatrice de l’acharnement politico-judiciaire dont est victime l’universitaire. La plateforme Nous sommes tous témoins estimait ainsi que « le tribunal de la Cour pénale n° 12 d’Istanbul est revenu sur sa décision d’acquittement prise le 9 février 2011, d’une manière illégale. Pour la première fois dans l’Histoire mondiale du Droit, un tribunal a considéré nul et non avenu son propre arrêt d’acquittement cassé par la Cour de cassation pour lequel il avait résisté par le passé.[…] C’est une décision de justice en principe irrévocable, un arrêt que la Cour de cassation et elle seule a le pouvoir d’annuler. En revenant le 22 novembre sur l’arrêt d’acquittement qu’il avait lui-même décidé, le tribunal de la Cour pénale n° 12 s’est substitué en toute illégalité à la Cour de cassation. »

Une femme devenue malgré elle le symbole de la liberté de recherche

Sur le visage de la jeune femme qui s’adressait hier matin à l’assemblée rien ne transparaissait. Elle semblait habitée par une énergie inébranlable. Seule l’émotion dans sa voix trahissait parfois son inquiétude quant à l’issue d’un long calvaire. Elle ne souhaitait pas s’exprimer longuement, elle tenait simplement à remercier le soutien qui s’est manifesté à son égard à Strasbourg et ailleurs et « qui (lui) a donné une grande force ».

Elle poursuivait en expliquant que les autorités judiciaires avaient voulu faire d’elle un exemple pour la société turque. « On m’a dit ‘si vous posez des questions, on vous mettra dans une situation difficile’. Mais j’ai continué à poser des questions ! (dans le cadre de ses enquêtes sociologiques). » En effet, au-delà du seul cas Selek, l’enjeu cette mascarade judiciaire se trouve aussi être la liberté de recherche. Présent aux côtés de la doctorante turque, le Doyen de l’université de Strasbourg a insisté sur la nécessité de différencier ‘recherche à objet politique’ et ‘recherche à caractère politique’. « La politisation passive de la recherche est inévitable lorsque les chercheurs enquêtent sur des sujets qui dérangent. Mais cela ne doit pas être un frein à la liberté de recherche. »

Les universitaires qui se sont relayés au micro ont unanimement salué l’exemple que Pınar Selek donne à la communauté scientifique. « Grâce à elle nous apprenons ce qu’est la liberté. (En qualité de sociologue), elle observe mais elle essaye aussi de faire changer les choses » a déclaré son Directeur de recherche, Samim Akgönül. Le même d’ajouter « Mais sa place n’est pas ici. La Turquie a besoin d’elle. »

« Je veux rentrer en Turquie »

Hier matin, la vigilance prévalait dans son entourage. Avant le verdict, à l’issue du rassemblement, l’intéressée confiait même à la presse que « (s)a valise est prête », mais qu’elle prendra soin de consulter ses avocats avant tout retour au pays.

Quoi qu’il en soit, le combat se prolongera. Hier, encore déterminée, elle n’oubliait pas les étudiants eux-aussi emprisonnés pour leurs opinions. « Je veux qu’ils continuent leurs études ! ». Elle rendait hommage à tous ceux qui ont eu le courage de monter des stands dans les universités à travers toute la Turquie pour défendre sa cause au cri de « Nous ferons comme Pınar ! Nous poserons des questions ! ». Une note d’espoir pour cette femme engagée qui venait de lancer à l’assistance : « Comme j’ai résisté, tout le monde a pu constater qu’il était possible de gagner ! Je crois même qu’on a déjà gagné ! » 

Photo : Une  © Tania Gisselbrecht ; Vidéo (cc) yaggvideo/YouTube