Pippo Delbono : «L'art naît d'un déséquilibre, d'une déficience »

Article publié le 21 avril 2007
Article publié le 21 avril 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Auteur de théâtre contemporain, Pippo Delbono, 48 ans, met en scène des enfants trisomiques ou d'anciens clochards. Il déplore la tendance aux politiques culturelles ‘électorales’ et souligne l’importance de la diversité.

Au Parlement italien, les députés n'entrent que s'ils portent une veste. Lui, c'est en veste en jeans qu'il fait son apparition. Acteur et metteur en scène provocateur, Pippo Delbono, met en scène depuis des années un théâtre d’un genre spécial, à commencer par le choix des acteurs : beaucoup de professionnels mais aussi d’anciens patients d’hôpitaux psychiatriques, des artistes de rue, d'anciens clochards, des chanteurs rock, un enfant trisomique...Le théâtre de Delbono met en avant la diversité, la folie, la « culture qui nous sauvera du vide », comme il aime dire.

Ce qui caractérise l'oeuvre de Delbono? La culture sans aucun doute. Une culture dont le but est d' « aider les gens à vivre mieux », lance t-il d’emblée. « La culture consiste à se demander pourquoi on naît, on meure, et pourquoi on existe. Elle change la façon de voir le monde. En paraphrasant Pasolini, la culture consiste à ‘lancer les désirs le plus loin possible’. » Le ton est donné.

« En Italie la culture est souvent considérée comme une marchandise électorale », reprend Delbono. « Il s'agit de s'engager pour les futures générations et non pour les futures élections. Il règne ici un néant culturel qui fait que l’on s'attache au premier qui nous promet la vie éternelle pour combler ce vide ». L’allusion à l’influence du Vatican et de la religion dans la vie quotidienne des habitants de la péninsule est à peine voilée.

Delbono n’hésite d’ailleurs pas à épingler la gestion du patrimoine culturel, malgré le fait que l'Italie abrite le plus important au monde. « Notre pays est un pays

qui sait conserver mais non se renouveler.

Visionnaire

Concernant le théâtre, Delbono affirme qu'il travaille mieux à l'étranger. « Ici, nous avons de magnifiques théâtres datant du XIXe siècle mais qui ne permettent pas de monter de théâtre dansé, de théâtre poétique ou visionnaire. Seuls les grands textes classiques sont à l’affiche. Cette emprise du théâtre traditionnel et les structures architecturales s'opposent à la diversification du métier ».

Pour ne rien arranger, les fauteuils sont toujours occupés par les notables. « Les directeurs de théâtres italiens sont inamovibles. Cet immobilisme est un obstacle au renouvellement. Il faudrait changer la façon de les diriger, faire venir des étrangers qui apporteraient un vent de nouveauté. Il faut rompre le mur italien d'une réalité culturelle que je n'ai pas peur de considérer comme théâtralement morte ».

Des prisons sud-américaines aux scènes européennes

Si Delbono est désormais très apprécié en Italie, il a beaucoup travaillé avec l'acteur argentin Pepe Robledo, avec le groupe ‘Farfa’ dirigé par le Danois Iben Nagel Rasmussen ou avec la chorégraphe allemande Pina Bausch et sa compagnie de danse du ‘Wuppertaler Tanztheater’.

Son instinct l'a ensuite conduit en Orient, où il a approfondi les techniques d’acteur danseur en Inde, en Chine et à Bali. Outre les planches, Delbono cultive une passion pour le 7ème Art. Ses films élargissent l'horizon à la dimension internationale. Il a reçu en 2004 un prix David di Donatello pour le meilleur long métrage [distinction décernée par l’Académie du cinéma italien, l’équivalent des Oscars] avec ‘Guerre’, un documentaire réalisé durant la tournée de sa troupe en Israël et Palestine entre décembre 2002 et janvier 2003.

Il y a vingt ans la tournée de son premier spectacle, ‘Le temps des assassins’, a fait étape dans des théâtres, prisons et villages populaires sud-américains. Si les succès nationaux et internationaux se sont ensuite enchaînés, Delbono affirme ne jamais vouloir perdre de vue le monde des exclus du système.

Son théâtre met donc en scène des immigrés, des anciens clochards, des fous, des handicapés, comme l’acteur ‘Bobò’, sourd-muet qui a vécu cinquante ans à l'asile psychiatrique de Naples. « Après avoir travaillé avec eux, je n'accepte plus le fait que les personnes dites socialement plus ‘difficiles’ soient vues avec des yeux différents », dit-il aujourd’hui.Ou encore : «Il existe un art qui naît d'un manque, d'une déficience, d'un déséquilibre. D'une blessure, en tout cas. Il me vient à l'esprit Van Gogh, Artaud, Frida Kalho.»

«Les personnes avec lesquelles je travaille m'ont ouvert les yeux sur le monde,» poursuit t-il. «Elles sont devenues les protagonistes de mon parcours et se produisent actuellement dans toutes les grandes capitales européennes grâce à mes spectacles.» A ses yeux, c'est cette diversité qui fait office d'« instrument fondamental d'ouverture culturelle». «A Moscou,» poursuit-il, «on nous disait ‘Chez nous, les enfants trisomiques, on les enferme!’. Dans l’un de mes spectacles, c’est un petit trisomique qui termine le spectacle avec un sourire et personne n'aurait pu faire mieux : chez lui je reconnais la lumière de Bouddha».

Regardez le théâtre de Pipo Delbono

Voici quelques extraits vidéo tirés de spectacle ‘Cette obscurité féroce’ (lire la critique), extrait du livre autobiographique de l'écrivain américain Harold Brodkey, mort du sida et racontant les dernières années de sa vie.