Pierre Notte: une pièce, des bidules et des trucs

Article publié le 27 septembre 2010
Article publié le 27 septembre 2010
L’univers magique de Pierre Notte est peuplé de grenouilles agiles et pubères, de policiers trop zélés, de loups tristes et de rois aussi corpulents que paresseux… Son livre de contes, dont les habitants viennent de France, des USA, d’Angleterre ou de Russie, redonne vie à une collection de fables revisitées par ses soins qui se met à tourner sous nos yeux comme un manège entraînant petits et
grands dans un voyage onirique et tourmenté.

Quand l'absurde et les monstres s'entremêlentAu début du spectacle une Boucles d’or d’un genre nouveau déclare sans détours : « Je suis blonde et riche et tout le reste m’est égal ». Comment envisager dans ce cas l’avenir d’une petite princesse insoumise, indifférente à son entourage dont la seule préoccupation est de pianoter Mozart, mais certainement pas de trouver son salut dans le mariage ? Tandis que la Reine ne cesse de harceler son indomptable fille, cette dernière choisit l’élu de son cœur dans le cénacle des grenouilles en la personne d’une scintillante petite rainette verte évoluant entre le cresson de fontaine et les fleurs des marais. Ce qui, de prime abord, s’annonçait comme un plaidoyer amoureux en faveur de la reconnaissance d’un mode de vie alternatif va très vite virer au gore. Habitée par d'incroyables pulsions criminelles, la royale mère avale sa fille et son batracien de fiancé, avant de tout vomir avec élégance derrière le piano.

Dans sa nouvelle création, Pierre Notte assemble six courtes histoires qui n’ont rien de fadaises idiotes à l’eau de rose. Au contraire, ces brèves fables se peuplent de monstres mesquins et de prédateurs paumés, d’une grand-mère mal intentionnée et d’un ectoplasme fantoche qui a la trouille d’apparaître tel qu’il est. Le tout servi par des marionnettes bariolées, un pianiste génial et des chansons extrêmement limpides tout droit sorties de la plume de l’auteur. La morale qui en découle est souvent si subtile qu’un certain nombre d’enfants en bas-âge pourraient vite se sentir larguer. D’ailleurs, bien que sous le titre du spectacle, une mention indique qu’il s’agit de Six contes pour tous, la majeure partie du public présent à l’avant-première le 4 septembre au Théâtre La Bruyère dépassait nettement l’âge de 7ans.

Un courageux clin d'œil aux contes européens

L’auteur souligne que cette création, résultant en partie de son expérience de travail avec des enfants dans les hôpitaux et les garderies, s’adresse autant aux petits qu’aux grands. Selon lui, ses « Bidules trucs » doivent aider avant tout à retomber un peu en enfance afin de vieillir le moins vite possible.

Le matériau de ce bestiaire fantastique ressemble à une collection de fabliaux animaliers du Moyen-âge. D’un temps où les lièvres parlaient et les grenouilles poussaient la chansonnette. La sélection de contes et légendes ne connaissant ni frontières, ni langues nationales provient d’une tradition que l’on pourrait aisément qualifier de fonds commun folklorique européen. Affichant une certaine parenté avec les créatures du monde des frères Grimm, on y retrouve des lions sages, des chats teigneux, des loups affamés et autres rois paresseux. Un matou boulimique raille et rigole avec un flic maussade. Le grand méchant loup affamé, qui naguère encore engloutissait d’une traite le petit chaperon rouge, se retrouve cette fois victime de la violence juvénile. Jusqu’à l’innocent petit prince de Saint-Exupéry qui ramène à la vie un lion changé en statue.

Un enchevêtrement de musique et de gagsSi la grenouille américanisée s’inspire du Kermitt des Muppets Show, le lapin Panpan, ex-partenaire de Bambi, qui incarne un valet quelque peu godiche à la Cour de Louis XVI, semble faire des bonds entre l’univers de Disney et celui de Lewis Caroll. Aux doléances de ses sujets révoltés, la reine Marie-Antoinette se contente d’adresser des sourires mièvres avant de retourner, comme si de rien n’était, à son tricot. Un paisible intermède au piano accompagne ensuite deux passagers, en attente d’un vol dans la nuit étoilée, qui s’interrogent sur le sens de la vie dans des dialogues à la Samuel Beckett.

Histoires enfantines à deux niveaux

C’est enjoué, joyeux et coloré. Paraphrasant sur des peurs ancestrales, le spectacle se referme sur celle revue et corrigée du grand méchant loup tel qu’il apparait dans le conte musical de Sergueï ProkofievPierre et le loup. Mais ici, c’est un enfant, loin de s’en laisser conter, qui dévore un loup déjà prêt à se réjouir de son futur festin. Ce côté obscur de l’enfance, le royaume des peurs et des cauchemars, traité d’une manière qui ébranle le sérieux de la chose sont plus qu’une pièce de théâtre pour enfants. Le metteur en scène Sylvain Maurice y voit une sorte de spectacle de cabaret dans lequel le bonheur de jouer et les terreurs de l’enfance que nous n’avons pas encore surmontées s’en iraient allègrement main dans la main. Ce qui n’empêche pas la bonne humeur de s’inviter sur scène. Et lorsque le public quitte la salle, il a sur les lèvres Je souris, la chanson de Pierre Notte. Ce soir, dans le monde de la féérie, grenouille et chat peuvent donc dormir tranquilles en miaulant et coassant avec satisfaction : mission accomplie ! Pour le plus grand bonheur des petits et des grands.

Organisé par le théâtre des Déchargeurs, retrouvez Bidules-trucs, mis en scène par Sylvain Maurice au Théâtre La Bruyère  à partir du 18 septembre  à 14h les mercredis, 13h30 les samedis, 18h30 les dimanches.

Photos (cc)Ifou pour lepolemedia; Video (cc)lepolediffusion/Youtube