Pierre Moscovici : « Je prends mon pied à Bruxelles »

Article publié le 18 janvier 2017
Article publié le 18 janvier 2017

Il serait rentré à la Commission « au rattrapage ». Pourtant, un peu plus de deux ans après sa prise de fonctions, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances français et Commissaire européen aux Affaires économiques jure qu’il s’éclate à Bruxelles. Interview d’un homme qui a su creuser son sillon entre la fin de l’austérité, les scandales financiers et la montée des populismes.

cafébabel : En quoi le mode de vie d’un Commissaire est-il différent de celui d’un ministre à Paris ?

Pierre Moscovici : Il y a d’abord des éléments de ressemblance. Les sujets sont souvent les mêmes entre mon ancien poste de ministre de l'Économie et des Finances français et mon job actuel. La différence, c'est qu'il y a des sujets sur lesquels la Commission est plus forte. Sur les sujets financiers européens et internationaux, la Commission est beaucoup plus puissante. Être commissaire, c'est incontestablement avoir plus de poids.

cafébabel : Vous préférez ?

Pierre Moscovici : Sans hésitation ! J'arrive à un âge où l'on commence à regarder ce qu'on a fait. C'est un peu triste, mais c'est comme ça. Je vais avoir 60 ans et ça fait maintenant 25 ans que je suis dans la vie politique. Depuis mon premier mandat de député européen, je m'aperçois qu'il y a un fil rouge dans ma vie : l'Europe. Être commissaire européen, c'est une sorte d'accomplissement. Désormais, j’ai la sensation d’être au coeur de la machine. À la Commission, on a une plus grande liberté qu'un ministre. Donc, je prends mon pied. C'est la plus belle mission que j'ai eue à faire de ma vie. Et je m'y éclate. 

cafébabel : Quand vous avez pris vos fonctions à la Commission, votre nomination n’a pas vraiment fait consensus.  On a même parlé de « Commissaire au rattrapage ». Cela fait deux ans que vous êtes en poste, quel bilan faites-vous de votre action ?

Pierre Moscovici : Ce n'était pas vraiment du rattrapage. J'ai plus été un commissaire otage de transactions compliquées entre les deux grands groupes au Parlement : les conservateurs et les sociaux-démocrates. Il n'y a pas eu de rattrapage, j'ai même plutôt eu de bonnes notes à l'oral. Ce n'est pas à moi d'en juger, mais deux ans après, je pense être parmi les 4-5 commissaires qui ont le portefeuille le plus important.

cafébabel : Avez-vous des motifs de fierté ?

Pierre Moscovici : L'orientation budgétaire de la Commission européenne est beaucoup plus favorable à la croissance donc beaucoup moins « austéritaire ». En matière de lutte contre l'évasion fiscale, la Commission Juncker est devenue la championne incontestée. On est en train de faire des pas de géant, notamment grâce à la fin du secret bancaire et à l’échange entre administrations de données fiscales des grandes entreprises : ce qu’on appelle le « country by country reporting ». Je m’engage également à ce qu’une liste européenne des paradis fiscaux soit publiée en 2017, ce qui n’a jamais été fait. Enfin, concernant la Grèce, la Commission s’est placée du bon côté de l’histoire. On cherche des solutions qui permettent au pays de s’en sortir. Quand je regarde cela, je me dis que ce que j’ai fait n’est pas totalement inutile.

cafébabel : Quelques jours après votre prise de fonctions, le scandale du Luxleaks éclate et mouille votre président à la Commission, Jean-Claude Juncker. Dans quel genre de contexte avez-vous travaillé ?

Pierre Moscovici : D’abord, je ne m'attendais pas à être nommé Commissaire à la fiscalité. Je pensais être Commissaire à l'Économie et aux Finances. Je l'ai appris pendant la conférence de presse du président. Connaissant Jean-Claude Juncker depuis plus de 20 ans, je pense que c'est un homme qui ne fait rien au hasard. S'il m'a choisi, c'est qu'il avait l'intention d'être proactif et offensif dans le domaine. Ce n'est pas la même chose de nommer un social démocrate à la fiscalité que de nommer un conservateur pour qui une intervention contrariant certaines pratiques des multinationales n’est pas naturelle. Jean-Claude Juncker est un très bon politique. Quand arrive un scandale comme le Luxleaks, il y a toujours deux attitudes. La première est celle du déni : vous mettez la tête dans le sable et vous attendez que ça passe. Vous êtes mort. La réaction de Jean-Claude Juncker a été celle d'un bon judoka : il y a un problème, plutôt que de le nier, je passe à l'offensive.

cafébabel : Il n'empêche. Ce scandale, comme celui des Bahama Leaks qui a impliqué la Commissaire Neelie Kroes, jette davantage de trouble sur une institution déjà associée à la puissance des lobbies, aux tractations, aux coulisses du pouvoir...

Pierre Moscovici : Je pense que c'est exactement l'inverse. Premièrement, aucun lobby ne peut entrer à Bruxelles s'il n'appartient pas à un registre et toutes les rencontres sont publiques. Ça n'est le cas ni pour des ministres nationaux, ni pour des parlementaires nationaux ou européens. Si vous voulez savoir qui je rencontre, c’est public ! Je ne suis perméable à aucun lobby. Il n'y pas de visiteurs du soir à la Commission européenne. Personne ne rentre par une petite porte dissimulée. Nous ne sommes pas froids et opaques. Nous sommes beaucoup plus transparents que n'importe quelle autre institution. Je suis bien placé pour vous dire qu'entre la Commission et le ministère des Finances, c'est le jour et la nuit. Quand j'étais à Bercy (siège du ministère, ndlr), personne ne pouvait savoir quand un patron venait me voir. Dans la politique française, des visiteurs du soir, il y en a à tous les étages. À Bruxelles, ça n'existe pas. 

cafébabel : Pourquoi a-t-on encore du mal à vous croire ? Pourquoi garde-t-on à l’esprit cette image d’House of Cards européen ?

Pierre Moscovici : À cause des fantasmes... C’est bien connu, les contre-vérités européennes sont la règle. Avec l'Europe, j'ai vraiment l'impression que l'histoire est simple : qui veut noyer son chien dit qu'il a la rage. Le nombre de bêtises crasses et de mensonges qu'on lit sur l'Europe est considérable. Et pour y répondre, on a l'impression qu'il faut parfois vider la mer avec une cuillère. En vérité, il y a une tentative de discréditer l'Europe parce qu'elle est une réponse commune à des problèmes collectifs. Certains aimeraient qu'on revienne aux États-nations mais j'ai envie de dire : balayez devant votre porte ! J'ai été ministre pendant 7 ans et parlementaire pendant 20 ans. Je peux vous dire qu’en matière de prévention des conflits d'intérêts, de transparence et d’importance des règles, il n’y a pas photo : la Commission européenne fait mieux le job que les États.

cafébabel : Vous êtes anti-austérité, vous préférez féliciter que punir et dans votre dernier livre - S’il est minuit en Europe (Grasset) - vous critiquez la mondialisation. Finalement, vous faites très Nuit Debout. Quel regard portez-vous sur ce genre de mouvement citoyen ?

Pierre Moscovici : Je m'y intéresse. Un Commissaire doit aussi rester dans la vie. Nuit Debout comme d'autres mouvements citoyens, ça m'intéresse parce qu’ils portent une aspiration et une contestation. En revanche, je n'ai pas un regard naïf sur la mondialisation comme certains altermondialistes pour qui elle serait négative en tout. La mondialisation a apporté du progrès technique, elle a favorisé les échanges, elle a créé des opportunités. Mais la mondialisation n'est pas qu'heureuse. Beaucoup d'hommes et femmes se sentent déclassés. Ils ont le sentiment que leur avenir sera plus difficile que celui de leurs parents. Ces gens-là ne sont pas toujours à Nuit Debout. La grande force de Nuit Debout, c'est la liberté de porter des aspirations nouvelles. Sa faiblesse, c'est de ne pas pouvoir trouver les débouchés politiques.

cafébabel : Plus de 4 millions de jeunes européens sont au chômage, soit 18% des moins de 25 ans. La jeunesse a la conviction qu’elle va continuer à payer les pots cassés. Quelle réponse l’Europe peut apporter ?

Pierre Moscovici : Dans certains pays, il est beaucoup plus important encore. Il est plus important en France, il est de 50% en Grèce, il est proche de 50% en Espagne... Nous sommes face à la menace et au danger de créer une génération perdue. Mais la jeunesse est aussi paradoxale sur l'Europe. De manière naturelle, elle est celle qui est la plus prête à adhérer à des idées de société ouverte. Les jeunes sont intuitivement conscients que l'échange est un facteur d'accès à l'emploi. C'est la raison pour laquelle un projet comme Erasmus + a un tel succès. Quand vous passez par Erasmus, les statistiques montrent que 83% des gens ont un sentiment d'appartenance européen. Mais je souhaite qu'Erasmus aille plus loin. Qu'on ne se contente pas d'un Erasmus universitaire mais qu'on aille vers un Erasmus pro qui soit ouvert aux apprentis. D’un autre côté, il y a une angoisse qui se traduit par : « L'Europe c'est bien, mais ce n'est pas pour moi ». Le défi pour les politiques, c'est donc de mettre l'Europe à disposition de la jeunesse et de faire en sorte que la jeunesse européenne ait la perspective d'un avenir. Pour ça, il faut changer des choses : le budget européen est beaucoup trop tourné vers le passé. Je souhaite qu'à l'avenir, on ait un budget beaucoup plus tourné vers l'éducation et le capital humain. L'UE doit aussi investir car c'est préparer l'avenir. Investir dans le numérique, dans les transports, dans l'efficacité énergétique et dans l'université. Enfin, nous avons besoin de politiques spécifiquement orientées vers la jeunesse. Par exemple, le Corps européen de solidarité qui permet à 100 000 jeunes de travailler dans une autorité locale, une ONG ou une association. C'est à la fois un facteur d'appropriation culturel et un débouché sur l'emploi.

cafébabel : Si vous parlez comme ça à un jeune de 18 ans, il risque de ne pas comprendre...

Pierre Moscovici : Mais si vous lui dites qu'il pourra bénéficier d'un Erasmus + peu importe ce à quoi il se destine, il comprendra. Une dernière chose que je voulais dire à ce jeune : il ne faut pas être passif. Engagez-vous, exprimez-vous et d'abord votez. Ne subissez pas. Je pense que la jeunesse est tout à fait à même de comprendre ce langage là.

cafébabel : Erasmus a 30 ans et le Corps européen de solidarité, personne n'en a entendu parler. Pourquoi aujourd'hui aucun jeune n'est capable de citer une mesure concrète que l'Europe a prise ces 10 dernières années ?

Pierre Moscovici : Je pense qu'il y a un problème de communication sur l'Europe. L'Union européenne est perçue comme un Léviathan mais en vérité, c'est une assez petite organisation. L'UE, c'est 33 000 fonctionnaires. Quand j'étais ministre des Finances en France, il y avait 163 000 fonctionnaires à Bercy. On dit que c'est un monstre bureaucratique mais il est de taille réduite. J'ajoute qu'il a un budget limité : 1% du PIB de l'UE. Et que ce petit budget n'est pas assez tourné vers l'avenir et la communication. Nous n'avons pas les moyens de communiquer en grand sur ce que nous faisons. Ce sont les États qui doivent le faire. 

cafébabel : Quel a été votre premier contact avec l’Europe ? 

Pierre Moscovici : Je pense que je suis né comme ça ! C'est toute mon histoire personnelle, c'est ce que mes parents m'ont légué. Je suis né en 1957, année du traité de Rome. Mon père était d'origine roumaine, ma mère d'origine polonaise. J'avais tout de suite l'intuition que la France était un idéal, un pays que l’on choisissait. J'ai toujours eu cette vision directe sur le monde - le monde européen - qu'avaient mes propres parents. Mon père, aujourd'hui décédé, a écrit ses mémoires qui étaient ceux d'un Européen qui avait choisit la France. Son livre se terminait par son accueil en France en 1947, comme réfugié: « J'arrive à Paris, j'ai choisi Paris, j'ai choisi la France ». C'est une grille de lecture qui m'est intime. Elle a nourri mes lectures d'enfant et d'adolescent. Je suis très marqué par Stefan Zweig qui était un grand pro-européen. Se greffent là-dessus des engagements politiques d'une certaine nature : la gauche mais toujours la gauche européenne.

cafébabel : Cette gauche, vous ne l’épargnez pas dans votre livre. Vous dites qu'elle a abandonné l'Europe par paresse intellectuelle. Que s’est-il passé ?

Pierre Moscovici : Avant d'abandonner l'Europe, je pense que la gauche a perdu une partie du peuple. Et c'est parce que la gauche a perdu le peuple qu'elle a perdu l'Europe. C'est une erreur fondamentale. Je suis Européen, je suis Parisien, je suis d'origine étrangère et d'origine juive. J'ai été pendant 20 ans le député d'une circonscription de province (le Doubs, ndlr), industrielle, où l'on votait contre l'Europe et où il y avait beaucoup de racisme. Ces électeurs m'ont toujours suivi. Pourquoi ? Parce que je ne leur dissimulais jamais les choses, parce que je défendais mes convictions. Je suis quelqu'un qui ne se cache pas derrière les idées des autres.

cafébabel : Qu'est-ce que cela veut dire ?

Pierre Moscovici : Cela veut dire que si la gauche abdique son identité et la partie européenne de son identité parce qu'elle pense rattraper les électeurs du Front national, elle se trompe. On préférera toujours l'original et la copie. Il faut donc être très offensif sur l'Europe.

cafébabel : Aujourd'hui, la parole européenne est monopolisée par les partis d'extrême droite qui tapent dessus. Et les arguments invoqués par les partis traditionnels pour défendre l'Europe paraissent de moins en moins faire le poids. Que faire ?

Pierre Moscovici : Il faut assumer l'Europe et assumer le combat. Ce combat, j'en suis persuadé, on va le gagner. Prenons un exemple : l'élection présidentielle autrichienne. Jusqu'au dernier jour, tout le monde a affirmé qu'elle allait être un succès de l'extrême droite. Mes amis autrichiens étaient très pessimistes. Finalement, le candidat pro-européen a gagné avec 30 000 voix d'écart. Et qu'a fait Alexander Van Der Bellen (le président élu, ancien chef des Verts, ndlr) pour y arriver ? Il n'a pas bougé. Il n'a pas dérogé à ses convictions.

cafébabel : On a quand même la sensation qu’avec les élections autrichiennes, l'Europe a simplement gagné un sursis...

Pierre Moscovici : Non je ne crois pas. Je pense que les Européens doivent être à l'offensive. 

cafébabel : Mais ce n'est pas le cas. L’Europe est absente du débat public...

Pierre Moscovici : Le message que j'essaie de passer à travers mon livre, c'est que si les Européens sont mous, si la gauche renonce à son identité européenne, nous sommes morts. Il n'y a qu'une seule manière gagner, c'est de reprendre le flambeau. Je ne dis pas que le combat est gagné d'avance mais un combat qu'on ne mène pas, il est perdu d'avance. Il est tard, mais il n'est pas trop tard. J'ai envie de dire à mes amis de gauche : relevez-vous camarades, avancez et portez haut le flambeau. Mon candidat dans la primaire comme dans l'élection présidentielle, ce sera la gauche européenne. Est-ce qu'elle aura un nom ? On verra, je l'espère.

cafébabel : En 2015, vous déclariez : « Si dans 4 ans, il n’y a pas de meilleures résultats sur le terrain économique et social, alors il y aura un rejet de l’Europe ». Nous sommes à deux ans de l’échéance, êtes-vous inquiet ?

Pierre Moscovici : Je pense que la menace est considérable, que ce combat n'est pas gagné mais qu'en même temps le populisme tape dans le dur. Il tombe à un moment où il y a des résistances. On a parlé de l'Autriche, on peut parler de la France, de l'Allemagne... Ce qu'il faut faire, ce n'est pas de se contenter de battre le populisme tout de suite, c'est de le faire reculer. Pour ça, il faut être à l'offensive. Est-ce que les résultats économiques seront là ? Oui, aujourd'hui l'Europe sort de la crise. Est-ce que c'est suffisant ? Non. Il faut que l’on soit capable d'accélérer et de redonner une perspective, notamment à la jeunesse. Pour ces raisons, il ne faut pas que l'Europe se mette sur le mode « pause ». Elle connaît beaucoup de difficultés, elle est attaquée par le trumpisme, elle est défiée par le Brexit... La Commission européenne est là pour garder le mode « on avance » pour faire des propositions. On est à mi-chemin, je pense que les premiers résultats sont là. Il faut poursuivre. Jusqu'au bout.