Picasso, l’européen…

Article publié le 24 novembre 2008
Publié par la communauté
Article publié le 24 novembre 2008
C’est l’exposition de tous les records. Celle dont tout le monde parle. The place to be, diraient nos voisins d’Outre-Manche. Il n’y avait qu’à voir, le 8 octobre dernier, jour d’ouverture, la foule se presser aux portes du Grand Palais sous l’objectif des caméras de télévision.
Par son ampleur, son coût et la concentration de chefs d’œuvre qu’elle génère, cette exposition méritait qu’on en dise un mot… Et aussi parce que, à sa manière, « Picasso et ses maîtres » est une magnifique célébration de l’Europe.

Des chiffres à faire pâlir d’envie n’importe quel conservateur de musée : 210 œuvres réparties dans 3 galeries prestigieuses (le Grand Palais, le Louvre et le musée d’Orsay), une valeur estimée à près de 2 milliards d’euros, une assurance de 790 000 euros, un coût total de 4,5 milliards d’euros … Et la crème des grands maîtres réunis autour de Picasso. Parmi eux : Greco, Vélasquez, Goya, Zurbarán, Poussin, Le Nain, Chardin, David, Ingres, Delacroix, Manet, Courbet, Lautrec, Degas, Cézanne, Renoir, Gauguin, Douanier Rousseau, Titien, Cranach, Rembrandt, Van Gogh... Une liste de guests qui donne franchement le tournis. Déambuler dans les salles du Grand palais donne la fabuleuse impression, pour le néophyte comme pour l’amateur averti, d’assister à une sorte de best-of de la peinture.

Le concept : montrer au grand public la façon dont Picasso s’est réapproprié les plus grandes œuvres de ses pairs. S’il est fort impressionnant d’aborder cette manifestation par ces chiffres mirobolants, il est aussi intéressant – et sans doute plus original ! – de la voir avec un œil européen…

Une logistique démesurée

L’organisation de ladite expo a mis en branle des professionnels venus des quatre coins de l’Europe. Et les responsables de l’évènement ont parfois dû négocier ardemment avec leurs homologues européens.

Outre les collections privées, ce sont plus de soixante musées français et étrangers qui ont consenti à prêter leurs œuvres. Si le musée Picasso de Paris est le principal pourvoyeur de l’opération, d’autres, bien plus éloignés, ont aussi accepté.

Ainsi, le musée Kunsthalle de Hambourg a longtemps hésité avant de se séparer de la Nana de Manet. Le musée du Prado, à Madrid, a accepté de laisser sa Maja desnuda aller se faire admirer ailleurs. La National Gallery de Londres a prêté 11 tableaux, tandis que le musée Picasso de Barcelone en est pour 21 œuvres, dont une partie de l’abondante variation autour des Ménines de Vélasquez… Lesquelles Ménines n’ont pu quitter le Prado !

En effet, malgré la volonté des organisateurs, certaines œuvres n’ont pas pu faire le voyage, jalousement gardées par leurs conservateurs. Ainsi, un autoportrait de Van Gogh, particulièrement apprécié par Picasso, n’a pas quitté le Musée Van Gogh d’Amsterdam…

La dispersion de ses œuvres montre aussi à quel point Picasso, à travers sa vie et son œuvre, fut un citoyen européen hors pair.

Picasso, européen avant l’heure

Pablo Picasso, de son vrai nom Pablo Ruiz Blasco y Picasso, naît en 1881 à Malaga, en Espagne, d’un père espagnol et d’une mère d’origine italienne. Pendant toute sa jeunesse, il va voyager en Espagne au gré des affectations de son professeur de père, et de ses premières tribulations artistiques : La Corogne, Madrid, Barcelone…

En 1900, il part pour Paris avec Casagemas, un ami rencontré dans un café phare de la bohème barcelonaise. Il s’installe à Montmartre et commence ainsi à fréquenter le gratin artistique français. Avec la mort de Casagemas, Picasso débute son inspiration « bleue », empreinte de peine et de douleur, entre Madrid, Barcelone et Paris.

A cette ère succède la période « rose », bien plus gaie, qui le mènera notamment à Schoorl, en Hollande, où il peint les Trois Hollandaises.

A partir de 1911, il décide de découvrir la France et commence par Céret, village de Catalogne française, où quelques uns de ses amis le rejoindront, dont le cubiste Braque.

La Grande Guerre donne une ampleur nouvelle à ses voyages européens puisqu’en 1916, il part pour Rome, avec Jean Cocteau. Il y rencontre Diaghilev, collabore avec lui sur ses Ballets russes…

Il continue d’épancher sa soif de voyages en visitant Naples puis Pompeï, avant de revenir à Paris. Il reprend sa découverte de la province française en peignant Les baigneuses, à Biarritz. En mai 1919, il ouvre une parenthèse anglaise en travaillant sur un ballet, à Londres, mais retourne rapidement dans le sud de la France : Saint-Raphaël, Juan-les-Pins, Biarritz… Et tente de transmettre son goût de l’Europe à sa famille, en emmenant sa femme et son fils découvrir l’Espagne. De ce voyage ressortira une série de corridas peintes, dessinées et gravées.

En 1936, Pablo Picasso est nommé directeur du musée du Prado, à Madrid, alors que la guerre civile débute : c’est le temps de Guernica. Quelques mois plus tard, il part s’installer à Mougins, dans la région de Cannes.

Dans les années 40, Pablo Picasso continue son tour de France : Royan, Nice (où il visite Matisse), Ménerbes (Vaucluse), Golfe-Juan, Vallauris… 

Puis il complète ses carnets de voyages européens lors d’un séjour à Wroclaw, en Pologne, à l’occasion d’un congrès pour la paix.

Au début des années 70, les œuvres de Picasso commencent à faire l’objet d’expositions dans plusieurs endroits : Paris, Avignon, Barcelone…

Le peintre décède le 8 avril 1973, et, selon ses dernières volontés, est enterré dans le parc de son château de Vauvenargues, acheté quelques années plus tôt. Loin de son pays natal, mais en osmose avec son idéal d’infatigable voyageur européen...

L’hommage de l’Europe toute entière

Les européens ne se sont d’ailleurs pas trompés : ils affluent en masse, pour admirer cette expo, visible jusqu’au 2 février 2009.

Ana, brune, enjouée et barcelonaise, explique qu’elle « reviendra au moins une fois revoir ces tableaux… Parce qu’on ne s’en lasse pas ! » Son compagnon acquiesce, avant d’ajouter – dans un français quasi parfait - que «  Seule Paris pouvait accueillir autant d’œuvres si belles… L’écrin est à la hauteur des bijoux ! »

Au détour des salles et des couloirs, on a l’impression qu’il y a autant de nationalités différentes que de visiteurs… Un « Georgous ! » surgit ainsi d’un coin de la dernière salle, où est exposée la  Maja desnuda, de Goya et les variations qu’en a tirées Picasso. Ruth, une britannique  cinquantenaire, n’a pu réprimer son émotion devant le chef d’oeuvre.

Un dernier détail, et de taille si l’on souhaite à tout prix voir cette œuvre à travers le prisme européen : l’audioguide de l'exposition est disponible dans les 23 langues officielles de l'Union européenne.

A l’heure où une certaine Europe se cherche encore, Picasso lui fait un bien fou, en réunissant ce qu’elle compte d’amateurs d’art devant ses toiles.

Thomas Poupeau

▪ Sources sur la vie et l’œuvre de Picasso

www.centrepompidou.fr

www.wikipedia.fr

▪ Sur l’expo « Picasso et les maîtres »

« Picasso, Goya, Manet : le troc de l’année », Philippe Dagen, Le Monde, 5 octobre 2008

▪ Renseignements :

Au Grand Palais : Picasso et les maîtres, jusqu'au 2 février ;

Au Louvre : Picasso/Delacroix, les femmes d'Alger, jusqu'au 2 février ;

Au musée d'Orsay: Picasso/Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, jusqu'au 1er février.

Contacts : 01 44 13 17 17 ou www.rmn.fr