Philosophie du foot : « à la limite de l'existence physique »

Article publié le 10 juillet 2014
Article publié le 10 juillet 2014

Pour­quoi ai­mons-nous tous tel­le­ment le foot­ball ? Un sport dans le­quel 22 joueurs courent der­rière un bal­lon et, « à la fin, c’est tou­jours l’Al­le­magne qui gagne » (Gary Li­ne­ker). En­tre­tien avec Gun­ter Ge­bauer, phi­lo­sophe du sport.

ca­fé­ba­bel : Quelle est la par­ti­cu­la­rité du foot­ball ?

Gun­ter Ge­bauer : Au foot­ball, on in­ter­dit l’uti­li­sa­tion des mains, cet ins­tru­ment ha­bile et créa­teur. C’est à par­tir de ce pa­ra­doxe que l’on a créé ce jeu. Les joueurs n’uti­lisent pas leurs mains, ce qu'il se­rait pour­tant très fa­cile de faire. Au foot­ball, on conquiert le monde avec le pied. Le joueur pousse le bal­lon de ma­nière in­cer­taine et ne peut le contrô­ler seul, car il ne peut le gar­der tout le temps. Au foot­ball, le bal­lon est de­vant le joueur. Pour jouer au foot­ball, il faut sur­tout sa­voir jouer col­lec­ti­ve­ment. Par ailleurs, au foot­ball, les pauses sont moins nom­breuses qu’au rugby, c’est un jeu plus dy­na­mique que le cri­cket et qui re­pose plus que n’im­porte quel autre jeu sur le ha­sard.

CB : Pour­quoi le foot­ball est-il plus ap­pré­cié dans cer­tains pays que dans d’autres ?

GG : Les pays qui jouent au foot­ball sont es­sen­tiel­le­ment des pays d’Amé­rique du Sud, d’Afrique et d’Eu­rope. Tou­te­fois, au Pays de Galles ou dans le Sud-Ouest de la France, on joue plu­tôt au rugby. En Amé­rique du Nord, le foot­ball ne se dis­tingue pas suf­fi­sam­ment du foot­ball amé­ri­cain pour bé­né­fi­cier d’une aura si­gni­fi­ca­tive. Les ligues des quatre grandes dis­ci­plines (ba­se­ball, bas­ket­ball, foot­ball amé­ri­cain et ho­ckey sur glace, ndlr) sont gé­rées de ma­nière pro­fes­sion­nelle aux États-Unis, ce qui ne laisse pas de place au foot­ball. Outre les deux cas pré­cé­dents, on peut citer les pays qui ont été sous l’in­fluence de l’em­pire bri­tan­nique où le cri­cket était pra­ti­qué. Le cri­cket est ainsi l’un des sports pra­ti­qués par le plus de per­sonnes au monde. 

CB : En ce qui concerne la Coupe du Monde, trou­vez-vous que l’en­thou­siasme ac­tuel des Bré­si­liens pour le foot­ball est terni ?

GG : Avec l’ou­ver­ture de la Coupe du Monde, tous ceux qui jouaient les Cas­sandre se sont tus. C’est contre-pro­duc­tif et l’on ne peut pas ac­cu­ser la FIFA à lon­gueur de temps quand des matchs très at­trayants sont à l’af­fiche quo­ti­dien­ne­ment. C’est comme si chaque jour un ma­gni­fique repas était servi et que le cui­si­nier était pour la peine sans cesse rouer de coups.

Je trouve néan­moins que le Bré­sil a perdu toute li­mite. La Coupe du Monde re­monte à Lula qui a pro­mis d’or­ga­ni­ser le plus grand Mon­dial de tous les temps. Il s’agit en fait des ma­nières d’un par­venu. Lula (an­cien pré­sident du Bré­sil, ndlr) était un lea­der cha­ris­ma­tique qui, grâce à sa per­son­na­lité, a ap­porté la ga­ran­tie que le poids de cette Coupe du Monde pou­vait être sup­porté. Par la suite, on a pu consta­ter qu’il au­rait dû y ré­flé­chir à deux fois et qu’il a été trop op­ti­miste quant au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du Bré­sil.

CB : Le pro­blème ne vient donc pas de la FIFA ? GG: La FIFA n’est pas juste une bande de cri­mi­nels, on y trouve aussi des gens qui connaissent leur mé­tier. Il n’y a pas queSepp Blat­ter, il faut éga­le­ment ajou­ter un bon nombre d’or­ga­ni­sa­teurs au sein de la FIFA. L’autre fa­cette de la Fé­dé­ra­tion, c’est son at­ti­tude im­pé­ria­liste : on constate un com­por­te­ment in­croya­ble­ment exa­géré de la part d’une ins­ti­tu­tion dont le sta­tut est par­ti­cu­liè­re­ment étrange. Le monde du foot­ball ap­par­tient qua­si­ment à la FIFA. Elle n’a rien d’une en­tité dé­mo­cra­tique et il est im­pos­sible d’in­ter­ve­nir dans ce club, car il dis­pose de ses propres sta­tuts et mé­ca­nismes de re­cru­te­ment. Aucun État ne peut in­fluen­cer les struc­tures de la FIFA. Elle siège en Suisse, ne paie pas d’im­pôt et se voit ac­cor­der cette pro­tec­tion dans chaque pays qui sou­haite or­ga­ni­ser la Coupe du Monde.

CB : Que pen­sez-vous de l’équipe d’Al­le­magne ?

GG : En Al­le­magne, la si­tua­tion est telle que dès qu’une équipe na­tio­nale joue bien, on né­glige com­plè­te­ment les rai­sons d’un si bon ré­sul­tat. Lors de la vic­toire contre le Por­tu­gal 4-0, on a pro­fité d’un pe­nalty ac­cordé qui n’était pas in­dis­pen­sable ainsi que de la sor­tie d’un homme qui a laissé le Por­tu­gal en état de choc. Tous les voyants étaient au vert pour la Mann­schaft. Mais, lors du se­cond match, ses fai­blesses sont ap­pa­rues. J’étais pré­sent à Porto Alegre il y a quelques se­maines et j’ai pu consta­ter à quel point il fai­sait lourd. Je me suis de­mandé à de mul­tiples re­prises com­ment les foot­bal­leurs al­le­mands pou­vaient bien jouer. Je trou­vais cela tout sim­ple­ment in­croyable.

CB : La météo joue-t-elle vrai­ment un rôle im­por­tant ? 

GG : Lorsque le meilleur joueur al­le­mand, Phi­lipp Lahm, com­met une faute aussi gros­sière contre le Ghana, je la prends alors avec une cer­taine clé­mence. Après le match, l’on pou­vait voir des marques de fa­tigue sur les vi­sages. Avec ces condi­tions cli­ma­tiques ex­trêmes, Lahm était à la li­mite de l’exis­tence phy­sique. Au final, nous ne sa­vons pas com­ment l’équipe d’Al­le­magne va s’en sor­tir dans cette com­pé­ti­tion (plutôt bien finalement - cet entretien a été réalisée avant les quarts de finale, ndlr), mais pour­quoi ne de­vrions-nous plus avoir confiance en cette équipe ? Il n’existe au­cune rai­son pour cela, car la Mann­schaft pro­duit un très bon foot­ball. Elle pos­sède aussi quelques fins tac­ti­ciens pour re­tour­ner une si­tua­tion et de gros at­ta­quants pour « trans­per­cer » une dé­fense. L’équipe a, par ailleurs, un col­lec­tif comme au­cune autre équipe dans ce tour­noi pour se re­trou­ver en po­si­tion de mar­quer.

CB : Et qui sera cham­pion du monde ?

GG : Si vous vou­lez vrai­ment un pro­nos­tic de ma part, je vais dire les Pays-Bas.

En­tre­tien réa­lisé le 24 juin 2014