Philippines : Silence, ça tue !

Article publié le 10 octobre 2014
Article publié le 10 octobre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Alors que dans le sud de l’archipel, guerres civiles et catastrophes naturelles risquent d’emporter avec elles une génération entière, l’Occident a le regard braqué sur l’EI : les djihadistes présents dans le pays ont lancé un ultimatum, menaçant de tuer les otages allemands.

Fung-Wong. Ainsi fut nommée la tempête tropicale meurtrière et destructrice qui s’est abattue ces dernières semaines sur la capitale des Philippines et sur l’île de Luçon. Dix morts sont venus s’ajouter à la liste des victimes et deux cent mille habitants ont dû être évacués. Il est particulièrement compliqué de dresser un bilan humain pour le nord de l’île, région durement touchée par la pauvreté.

Dans les villages philippins, les habitations ne sont autres que des baraques en bois qui n’offrent aucune protection en cas de catastrophe naturelle. Cette inondation est loin d’être la première à toucher la République des Philippines. Il y a moins d’un an, de nombreux villages furent littéralement balayés par Haiyan, un super typhon qui fit plus de 4500 victimes selon les estimations ; un nombre de disparus risquant chaque jour de dépasser celui des survivants. La majorité des habitants sont préparés à la possibilité – très élevée – qu’un véritable cataclysme ne s’abatte sur eux. Pourtant, dans les villages les plus pauvres, ceux du sud du pays, adopter des mesures de sécurité pour réduire la portée meurtrière de ces catastrophes semble inimaginable : les inondations revêtent peu d’importance si la faim reste la priorité à l’ordre du jour.

Les ONG dénoncent la prostitution contrainte des enfants

La communauté internationale et ses soi-disant dirigeants ne semblent pas désirer s'impliquer concrètement pour répondre à ces urgences, ce contre quoi la pression exercée sur les gouvernements par les ONG ne suffit pas. La dernière campagne de lutte lancée par Terre des hommes se concentre sur la prostitution enfantine. Selon le rapport de l'organisation humanitaire, rien qu'aux Philippines, plus de 60000 garçons et filles seraient contraints de se prostituer. Une tentative d'échapper à la faim ? Ces tragédies quotidiennes sont en permanence passées sous silence par les médias internationaux, alors que nous arrivent de Manille des nouvelles de mouvements djihadistes également très présents dans cet État asiatique densément peuplé.

Les groupes islamiques ont toujours existé aux Philippines : certains sont indépendants, d’autres en revanche pourraient être de véritables cellules terroristes qui auraient été liés à Al Qaeda et qui aujourd’hui se seraient rapprochés des sunnites de l’EI. Pour l'Occident, les djihadistes du goupe Abu Sayyaf, actifs dans le sud du pays, pourraient constituer le danger principal : le groupe a annoncé, il y a quelques jours, qu’il décapiterait Stefan Okonek et Henrike Dielen, les deux touristes allemands enlevés le printemps dernier, à moins que d’ici au 17 octobre le gouvernement de Berlin ne décide de retirer son soutien à l’intervention des États-Unis contre les djihadistes sunnites de l’État Islamique en Irak et en Syrie et n’accepte de payer une rançon.

Les dessous du conflit religieux : où est la communauté internationale ?

Nous battrons nous également aux Philippines pour exporter la démocratie et chasser les franges islamiques ? 

Le rapport annuel d'Amnesty International met en lumière le déficit démocratique du gouvernement philippin et dénonce de graves violations des droits de l’homme telles que des meurtres, des disparitions forcées, des tortures et des mauvais traitements. Malgré la décision du gouvernement d’abolir la peine de mort en 2006, des milliers d’assassinats politiques continuer d’être perpétrés ; une urgence humanitaire réelle qui sous-tend une guerre civile peu connue et qui consume les communautés locales. Depuis plus de quarante ans, les rebelles du Front Moro de libération nationale et le gouvernement s’opposent dans un conflit armé. Les rebelles souhaitent qu’une partie de Mindanao, île où cohabitent dix-huit communautés indigènes différentes, soit déclarée indépendante.

​Au fil des décennies, les mouvements séparatistes se sont fragmentés autour des tentatives de négociations de paix (en 1996 et en 2012) avec le gouvernement de Manille pour mettre fin au conflit : l’année dernière, une frange islamique des rebelles a paraphé un accord avec le gouvernement dans lequel était garanti un plan pour rendre effective l’indépendance de la région, à savoir qu’en 2016 une nouvelle communauté autonome devait être constituée dans la région historique du Bangsamoro. Cependant, d’une part, les autorités n’ont pas l’air de vouloir suivre un plan de développement pour ce territoire très pauvre et, d’autre part, les discussions engagées pour donner vie à cette nouvelle entité administrative semblent toujours être au point mort. À cela il faut ajouter que la reconnaissance effective de cette nouvelle région dépendrait de la volonté des indigènes qui devraient s’exprimer dans les urnes sur la naissance de cette région autonome.

Philippines 2009, histoire d’un massacre impuni

Une situation en constante évolution où les foyers de guerre et les violations des droits de l’homme paraissent être les seules constantes. Le massacre de Maguindanao, dont on commémorera le cinquième anniversaire le 23 novembre, est la preuve de la perpétration d'homicides politiques et d'autres abus : les victimes de la tuerie, 57 selon les sources officielles, parmi lesquelles plus de 30 journalistes et de nombreuses femmes, ont été torturées et exécutées en quelques minutes par une armée de plus de 200 hommes. Tous ont eu droit à un traitement sans merci : des membres coupés en morceaux ou des balles tirées dans les organes génitaux, par exemple. Les enquêtes révèlent qu’Andal Ampatuan Jr., un maire puissant d’une des villes de l’île, aurait ordonné ce bain de sang afin d’atteindre son concurrent aux élections. Quatre ans après le massacre, alors que brusquement plusieurs témoins meurent dans des circonstances douteuses, aucun des près de deux cents accusés n’a encore été condamné.