Paysages - Franck Saurel (ùmido)

Article publié le 16 août 2007
Publié par la communauté
Article publié le 16 août 2007
Paysages, routes, visages…encore sur la route, vers de nouvelles rencontres, d’autres visions du monde? Je ne sais plus et j’ai l’esprit un peu embrumé. Une aventure se termine, une autre commence. Je suis exactement à la frontière entre ce que j’ai vécu de fort à Jénine, au Théâtre de la Liberté et un autre univers, celui du camp de réfugiés de Fa’raa.

Je me sens étrangement seul aujourd’hui et j’essaie de me rendre disponible pour la suite. Les frontières restent des endroits étranges, elles sont précises, nous pouvons toujours les situer sur des cartes géographiques ou sentimentales et pourtant c’est le lieu où précisemment l’on est ni ici, ni là-bas.

J’ai quitté Mustafa ce matin à Ramallah. Il me manque déjà. J’ai aimé son esprit libre et fin, sa famille militante, je n’ai malheureusement pas pu rencontrer son père. La plus jeune de ses sœurs s’appelle Bissan 11ans, la deuxième Taura 20 ans qui signifie révolution, la troisième Jaffa 23 ans qui est le nom d’une ville palestinienne occupée par les israeliens et la quatrième Haifa 27 ans qui est une ville israelienne anciennement palestinienne. Ils sont deux fils, le plus jeune s’appelle 18 ans qui se traduit par « tempête », nom donné à un groupe de résistants après 1967 et Mustafa qui doit son nom à son grand père mort en 1950 alors que, chassé de Haifa et réfugié à Jénine, il cherchait à rejoindre sa terre natal et sa maison. Nous sommes descendus tous les deux sur Ramallah pour passer deux jours un peu tranquilles. Je retraverse la campagne, revois les champs d’oliviers, retrouve les colonies israéliennes long couloir perché au sommet des collines s’étallant sur plusieurs kilomètres, la pierre blanche, les arbustes dorés, les chèvres et leurs bergers, les fils barbelés protégeant les routes de l’armée et des colons…quand ce n’est pas mes rencontres qui me renvoient à l’occupation, c’est le paysage qui se plait à me la coller dans les yeux. Le taxi emprunte des routes de terre afin d’éviter au maximum les check-points. J’étais le seul international dans le véhicule avec Mustafa, Nabyle, un des comédiens palestiniens avec qui nous avons fait notre joyeuse équipée théâtrale, et 3 autres jeunes étudiants palestiniens que je n’avais jamais vu. Premier check-point de l’armée, un jeune gars aux cheveux longs, mal rasé, derrière de larges lunettes de soleil roses Dior, en uniforme vert et M-16 en bandoulière nous demande nos papiers d’identité. Les palestiniens sortent leurs cartes « vertes » écrites en arabe et traduites en Hébreu et moi, mon passeport. Il regarde tranquillement les photos sans jamais lever ses yeux vers nous mais il s’est attardé sur ma « gueule de petit international », il s’accoude au rebord de ma fenêtre et énumère chacun des prénoms. Il s’amuse à bien articuler ce qu’il lit. NA-BYLE, MO-HA-MED, etc ..etc. « Your name is SAUREL ? » me demande t’il sans me regarder, les yeux rivés sur ma photo… « Yes », « vous parlez Français ? »…. Bin...oui. Il se détourne vers son baraquement et jette mon passeport à mes pieds dans la voiture sans un regard…OK, je me tais. Mustafa vient de Jénine et le soldat semble avoir focalisé plus sur moi que sur lui, car aller vers le sud est un voyage incertain pour un palestinien du nord…il pourrait purement et simplement lui interdire de passer le check-point ou le stopper en plein soleil pendant des heures…sécurité de l’état oblige. Nous passons encore deux autres check-points, un de l’armée et un autre de la police. Nous arrivons à Ramallha 2 heures plus tard et c’est incroyable de voir la différence avec Jénine. Les voiles sont moins présents, les cheveux et les yeux se dévoilent, les hommes ont les épaules découvertes et les femmes fument des cigarettes ou le nargulié en blue jeans à la terrasse des cafés…un espace, je dois le dire, plus tolérant à l’égard des libertés des hommes et des femmes, car ils sont nombreux à en souffrir, à commencer par le jeune homme qui m’accompagne. C’était agréable de le voir afficher un sourire béat quand il but sa première bière au « sangrias café », avec de la musique cubaine en fond et faire de l’œil à la table voisine où étaient assises de jeunes filles palestiniennes. Je me revois chez Tareq, une des connaissances du camp de Jénine, ses parents sont des gens accueillants et de fervents musulmans. Ils étaient assis en face de moi sur deux fauteuils séparés par une plante. Lui arborait fièrement des moustaches épaisses sur un sourire chaleureux, habillait d’une djellaba légèrement rose brodée d’or. Elle était vêtue de la tenue traditionnelle pour les femmes pratiquantes, un hijab blanc qui recouvrait ses cheveux jusqu’au contour de son visage pour retomber sur ses épaules et d’une longue robe noire ne laissant visible que ses mains. La plante qui les séparait, dessinait un parapluie aux feuilles fines et vertes qui retombaient sur leurs accoudoirs. C’est alors qu’au même moment leurs mains viennent toucher les feuilles, les caresser tout doucement, ensemble, dans un geste d’une infinie tendresse… La tante de Tareq me pose alors une question qui m’étonne « Est ce que tu as peur des JUIFS quand ils viennent la nuit dans le camp ? ». Son mari, professeur en informatique, est en prison simplement pour avoir milité contre l’occupation et les « rapts » menés par les incursions de l’armée israélienne dans le camp sont courants… Je comprends que je n’ai pas peurs des juifs, ni des musulmans mais que ce sont bien les mots qui sont effrayants. La confusion se propage a une vitesse elle aussi effrayante, ce ne sont pas des juifs ni des musulmans dont j’ai peur mais bien d’un gamin de 18 ans endoctriné, persuadé que le monde entier à juré sa perte …constat effrayant de tous les côtés. Je continuerai à me battre contre le racisme et pour les opprimés qu’ils soient séfarades de la banlieue de Tel-Aviv ou jeunes du camp de Jénine… J’arrive à Dheishe, à côté de Bethléem, vers 10h00. Je souffre d’un coup de soleil qui s’est attaqué à tout mon corps alors que je m’endormais la veille au bord d’une piscine…Une nouvelle aventure commence, un autre lieu avec d’autres gens. J’ai aimé voir l’enthousiasme et observer les corps se tendrent, les yeux désireux d’agir et les esprits volontaires des nouveaux participants. Ils arrivent avec les yeux grands ouverts certes mais des convictions plein la tête et un bagage occidental qui se verra souvent ébranlé au cours de ce séjour. J’ai essayé de glisser des observations sur mon ressenti dans la manière d’aborder un cours, de l’organisation des ateliers et des jeunes gens que j’avais rencontré…après tout voir le chemin s’est bien, mais l’arpenter c’est mieux. Même si c’est un voyage où le groupe tient une place importante, l’individu, sa démarche et sa réflexion, est elle, essentielle.

Je n'ai rien à imposer, je viens pour découvrir, connaitre et peut-être te comprendre. Si tu veux bien, tu me montreras ton monde, qui tu est, ce dont tu rêves... je veux bien te faire découvrir le mien.

Franck Saurel (ùmido)