« Pauvre mais sexy » : vendre Berlin à tout prix ?

Article publié le 23 juillet 2014
Article publié le 23 juillet 2014

« Nous sommes pauvre, mais sexy quand même. » La déclaration de Klaus Wowereit  au magazine Focus en novembre 2003 est très vite devenue un slogan pour Berlin. Principal chantier de l’Europe, résolument tournée vers le futur, la capitale allemande est une ville moderne, « branchée ». Son image est pourtant en grande partie façonnée par son Histoire. Un passé qui se vend à prix d’or. 

Paris. Ville Lu­mière, ca­pi­tale de la Mode. Ro­man­tique ou bo­hème, la ca­pi­tale fran­çaise ren­voie au monde l’image d’une cité my­thique. Paris, c’est la Tour Eif­fel, l’Arc de Triomphe, Mont­martre, les bou­le­vards Hauss­man­niens. C’est le Paris de Vic­tor Hugo, celui de Zola. On achète des pe­tites Tours Eif­fel ou des images de Notre Dame. Ce que Paris vend au monde, c’est une His­toire mil­lé­naire.

Les ca­pi­tales eu­ro­péennes puisent sou­vent leur image de marque dans leur pa­tri­moine. À grand ren­fort de re­pro­duc­tions de toutes sortes, de t-shirts et de cartes pos­tales, les grandes villes fa­çonnent leur iden­tité à tra­vers leur His­toire. Ainsi, Rome est in­dis­so­ciable du Co­li­sée, Londres de Big Ben, Athènes du Par­thé­non. Le pa­tri­moine, qu’il soit ar­chi­tec­tu­ral, cultu­rel ou na­tu­rel, fait vendre.

Un passé ré­cent et sombre, sa­vam­ment ex­ploité

Ber­lin ne fait pas ex­cep­tion à ce constat. Et ce d’au­tant moins que la ville est pro­fon­dé­ment mar­quée par l’His­toire. Théâtre de nom­breux grands évè­ne­ments du siècle der­nier, Ber­lin en garde les traces in­crus­tées sur ses murs. Ce­pen­dant, loin de subir ce passé ré­cent et sou­vent sombre, elle a su au contraire s’en sai­sir, se l’ap­pro­prier et l’ex­ploi­ter à son avan­tage.

Du spec­ta­cu­laire Mé­mo­rial de l’Ho­lo­causte au site « To­po­gra­phie des Ter­rors », en pas­sant par le Musée Juif ou en­core le moins connu – plus dis­cret – mo­nu­ment dédié aux Tzi­ganes vic­times du na­zisme, la deuxième guerre mon­diale est un des ar­gu­ments de vente de la ca­pi­tale al­le­mande. Le Troi­sième Reich, la So­lu­tion Fi­nale, les bom­bar­de­ments, de 1933 à 1945, tous les rouages du conflit le plus meur­trier du ving­tième siècle sont pas­sés au crible, ra­con­tés et ana­ly­sés. La ville est par­se­mée de mo­nu­ments aux morts, hom­mages à toutes les vic­times de cette guerre.

Mais c’est sans doute de la Guerre Froide que Ber­lin tire le meilleur pro­fit pour vendre son image. La longue sé­pa­ra­tion de la ville et sa réuni­fi­ca­tion font par­tie in­té­grante de son iden­tité. Les images du Mur et sur­tout de sa chute ont fait le tour du monde. Ce mur que cer­tains dé­signent par­fois sous le terme de « Mur de la honte » fait la for­tune de la ca­pi­tale. Re­cons­truc­tion d’une his­toire com­plexe, l’East Side Ga­lery se veut le té­moin de l’eu­pho­rie qui sui­vit la chute du Mur. Ça et là, des mor­ceaux du Mur sont posés dans la ville, ac­com­pa­gnés d’un pan­neau ex­pli­ca­tif. Ils font le bon­heur des tou­ristes qui prennent la pose de­vant ce décor my­thi­fié. Dans les ma­ga­sins de sou­ve­nirs, re­pro­duc­tions ou pho­tos des pein­tures de l’East Side Ga­lery et même « vé­ri­tables mor­ceaux du Mur avec cer­ti­fi­cat d’au­then­ti­cité» s’ar­rachent comme des pe­tits pains.

Une his­toire po­li­tique et po­li­ti­sée

Le Mur n’est pas le seul sou­ve­nir de la guerre froide qui se vend à Ber­lin. Plus sub­til, moins di­rec­te­ment mar­qué par l’His­toire, « Am­pel­mann », ce petit pié­ton des feux de si­gna­li­sa­tion de l’ex-Ber­lin Est, est dé­sor­mais dé­cliné à l’in­fini, des pâtes ali­men­taires aux boucles d’oreilles, des chaus­settes aux mugs, des trousses d’éco­lier aux coques pour I-phone. La marque dé­po­sée a même créé l’équi­valent fé­mi­nin de la star Ber­li­noise : « Am­pel­frau » ! Sur­fant sur la ten­dance vin­tage et sur « L’Os­tal­gie », les sym­boles et la culture de l’ex-RDA (République démocratique allemande, ndlr) sont re­pris et re­joués pour la plus grande joie des tou­ristes. La Tra­bant, voi­ture ty­pique de la RDA, se vend sous toutes ses formes et même se loue, pour une virée au dé­part de Trabi World.

Mais la « DDR-Ma­nia », cet en­goue­ment nos­tal­gique sa­vam­ment ex­ploité pour pro­mou­voir l’image de la ville, doit res­ter dans des li­mites bien pré­cises, de na­tures net­te­ment plus idéo­lo­giques. Si les images de la Porte de Bran­de­bourg, du châ­teau de Char­lot­ten­burg ou en­core de l’ave­nue Unter den Lin­den – au­tant de sym­boles de la glo­rieuse époque prus­sienne – contri­buent elles-aussi à fa­çon­ner l’image de la ca­pi­tale al­le­mande, le Pa­last der Re­pu­blik, lui, ne fi­gu­rera plus ja­mais au rang des sou­ve­nirs iden­ti­taires. Centre cultu­rel le plus vi­sité de l’Al­le­magne so­cia­liste, siège de la Chambre du Peuple, il a été dé­truit en 2006, et ce mal­gré la longue po­lé­mique qui a agité la classe po­li­tique al­le­mande. Comme pour gom­mer dé­fi­ni­ti­ve­ment de la mé­moire ber­li­noise cet épi­sode de son passé, il a été dé­cidé de re­cons­truire à la place l’an­cien « Stadt­schloss », ré­si­dence des Ho­hen­zol­lern jus­qu’à la chute de l’em­pire al­le­mand en 1918, dé­truit en 1950.

À l’évi­dence, la ca­pi­tale al­le­mande a su re­mar­qua­ble­ment uti­li­ser et vendre à son pro­fit son his­toire ré­cente. Même si cela si­gni­fie par­fois prendre des rac­cour­cis avec l’His­toire.