Paula Scher : « J'ai dessiné le monde entier »

Article publié le 25 mai 2010
Article publié le 25 mai 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Paula Scher réécrit la géographie. Dans son bureau qui échappe aux cartes - elle travaille dans une ancienne banque - elle tisse son métier de guerres, d’improbables impulsions architecturales, d’envies de défis au monde ou, comme dans le cas présent, de crises financières. Autant d'évènement nécessitent des mises à jour sur les cartes. Mais voilà, elle, les cartes, elle les peint avec des mots.

Une enfance au milieu des cartes

Paula Scher, née il y a 62 printemps à Washington, est avant tout une designer (« Artiste, c’est comme ça que t’appelle les autres » me corrige t-elle), avec des gènes un peu spéciaux: son père a été l’un des chefs de file de la cartographie moderne. Chercheur pour le gouvernement américain, il a étudié la corrections des distorsions sur les cartes et son travail a jeté les bases du système que, quelques années plus tard, Larry Page et Sergey Brin ont baptisé « Google Maps », la révolution du monde de la cartographie. Dès les premières années de sa vie, Paula a donc développé un rapport intime avec les cartes : « Mon père me disait toujours qu’il n’existe pas de cartes exactes : pour lui les améliorer était vraiment une mission ». Loin de cet esprit tatillon, Paula dessine les cartes à sa manière, avec des mots.

La designer entretient un rapport unique avec la cartographie, avec un père pionnier dans l'art de la cartographie moderne

Les erreurs « forcées » des compagnies pétrolières

« J’ai commencé à dessiner des cartes par hasard. Je travaillais sur un projet pour un client, une connaissance a vu mes ébauches et m’a fait savoir qu’il voulait acquérir un de mes travaux. C’était si excitant ! C’était la première fois que quelqu’un s’intéressait à ce que je faisais loin de l’ordinateur. J’ai ainsi pris courage et j’ai débuté mon parcours artistique ». Pour arriver à l’artiste d’aujourd’hui, dont les œuvres coûtent quelques milliers de dollars, le chemin a été long. A la base, il y a un processus exténuant de re-élaboration des contenus des cartes sur une échelle énorme (Paula en consulte plusieurs dizaines pour le même territoire), où le paysage est transfiguré par les noms mêmes des villes, des fleuves, des mers, des chaînes de montagne qui l’habitent, sans oublier les frontières qu'il faut délimiter par des mots, et les territoires qui peinent à contenir tous leurs noms !

Un travail d'élaboration exténuantUn endroit où se perdre devient un enchantement, où l’erreur devient une particularité : « Mon père m’a toujours appris que toutes les cartes contiennent des erreurs. Pas toutes de bonne foi, d’ailleurs : ce sont souvent les compagnies pétrolières qui décident de l’épaisseur d’une route sur une carte, en fonction du nombre de stations de référence qu’elles ont placé dans cette zone, précise Paula Scher. Il n’y a aucune autre raison que certaines routes paraissent plus importantes que d’autres. De ce point de vue, mon interprétation est celle d’une réalité vierge, ingénue. Mais elle ne doit pas avoir moins de dignité ontologique que l’interprétation officielle du gouvernement ou du New York Times ».

Paula dessine ses carte entièrement à la main, avec des pinceaux ; sa relation à l’œuvre est épidermique. Le résultat ? Un métrage exagéré qui fait presque peur de primer abord, mais qui incite à se rapprocher puis à se faire englober dans ce monde qui nous englobe déjà; « L’échelle déréglée, les fautes d’orthographe, tout contribue à construire ma perspective unique sur le monde. »

Europe miniature

« J’ai dessiné presque tout le monde, à présent, même si bien sûr certains endroits me fascinent plus que d’autres », raconte Paula pendant qu’elle passe en revue les reproductions de ses œuvres : Manhattan de nuit, Manhattan de jour, la représentation du Tsunami, l’Europe : « L’Afrique est peut-être le continent qui m’intéresse le plus. En plus d’être le plus incroyable à représenter : c’est surprenant à quel point le français a réussi à pénétrer partout, même dans les villages les plus insignifiants. J’ai appris beaucoup plus sur la colonisation avec ce travail qu’en étudiant n’importe quel traité d’Histoire ». De ses cartes sort une Chine en caractère Pinyin, pas en idéogrammes : « Même la route de la Soie est terriblement fascinante, tandis que votre Europe est un défi. Je trouve cependant fascinant que vous habitiez des États si petits qu’ils ne réussissent même pas à contenir leur nom ».

Paula nourrit évidemment une passion maniaque pour le « lettering » (l’étude des caractères) : les polices dont elle s’inspire sont celles de la famille « Sans-Serif », avec une coupe sans fanfreluches, optimisant leur lisibilité. Ainsi, quand elle sort des tiroirs de la cave son idée de l’Europe, je ne peux pas m’empêcher de regarder cette botte faite de Gênesromemilanturinnaplespalerme, tourbillon de noms qui remplacent légèrement la plaine padane, et le T de Trente qui protège comme les Alpes du vent et des courants d’air, le V de Vérone et de Venise qui canalise les courants nordiques. Jusqu’à trouver cet endroit que j’appelle « maison », et découvrir avec émotion qu’il est écrit aussi grand, aussi fort, comme si quelqu’un avait maintenu enfoncée la touche « majuscule » : LA SPEZIA.

Les noms sont inspirés de la famille de police "Sans-Serif"Alors Paula me murmure, sûre d'elle : « Je pourrais t’en faire voir des milliers d’autres, de mes cartes, mais maintenant que tu as trouvé la tienne, tu ne réussiras plus à t’en séparer ».

Photos : ©Filippo Lubrano