Passa Porta 2015 : la littérature sous un autre jour

Article publié le 9 avril 2015
Article publié le 9 avril 2015

En Belgique, le Festival Passa Porta est considéré comme la référence en matière de littérature. Expérience culturelle incontournable, ce festival se veut le défenseur des arts et des lettres. Récit d'un voyage au coeur des méandres du temps et de la littérature. 

La pluie est Art à Bruxelles. Non seulemet pour René Magritte et ses petits hommes aux manteaux et chapeaux melons en apesanteur devant les façades des maisons, mais également pour le rythme particulier qui règle la vie culturelle de la capitale belge. 

Ici, à Bruxelles, même la culture hérite de la cadence particulière à ces pluies belges : d’abord douce et légère, puis se faisant plus surprenante et vive lorsqu’elle est réveillée par le vent du nord. Cent visages qui peuvent soit provoquer soit enchanter. Dans le paysage culturel typiquement belge d’un mois de mars, la 5ème édition du festival littéraire Passa Porta cingle comme une averse inattendue et saisissante.

Ce festival a lieu chaque année impaire depuis 2007 et est organisé par Passa Porta: Maison Internationale des Littératures. L’édition 2015 s’est tenue du 26 mars au 29 mars et rassemblait une centaine d’écrivains et artistes venus des quatre coins du monde pour débattre et échanger autour d’un thème commun intitulé « Now & Then », explorant ainsi les liens entre littérature et temps. Les rencontres littéraires, disponibles en plusieurs langues, donnèrent naissance à de nombreux et passionnants débats, exposés, conférences, spectacles de rue ou en salle, lectures de romans anciennement interdits. Elles donnèrent également l’occasion d’aborder de manière croisée des thèmes tels que la littérature et le sport ou encore la littérature et la bande dessinée, thème cher aux belges.

A l’instar de Frédéric Beigbeder déclarant : « Merci d'avoir bravé les intempéries, le froid et la pluie mais aussi le vent; je suis venu à pied de mon hôtel, c'était terrible ! », nombreux sont les intervenants ayant rendu hommage au public pour son courage et sa ténacité face à celle qui se révèlera être l’invitée la plus remarquée : la pluie… En effet, selon les organisateurs, ils étaient près de 8000 « courageux » à visiter l’un des vingt-cinq sites, prestigieux ou peu connus, dédiés au festival : les cafés bohèmes, le BOZAR, le Théâtre de la Monnaie, le BRONKS, etc.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008 et écrivain globetrotter, avait décidé de faire escale à Passa Porta pour partager ses connaissances et son expérience sur la thématique du temps en littérature. Faisant référence au film de Jim Jarmusch Broken Flowers, l’écrivain français affirme que le passé n’est plus intéressant : un auteur ne devrait pas perdre son temps à écrire des souvenirs parce que l’écriture est « un acte du présent » avant tout… bien qu’il admette être « indéfectiblement et déraisonnablement nostalgique ».

Passa Porta étant une organisation néerlandophone, la langue de Vondel était bien représentée tout au long de l’évènement. Grâce au projet d'art social Vrijbus-Bussa Libra, des poètes flamands ont pu présenter une nouvelle collection d’œuvres écrites en flamand occidental et consacrée à Bruxelles. Sous la houlette de Peter Holvoet-Hanssen, ce projet rassemble des acteurs, artistes, musiciens et autres gens de passage qui baladent les spectateurs dans un bus « customisé » à la découverte de lieux et quartiers peu connus de Bruxelles.

Michel Faber, écrivain d’origine néerlandaise, auteur du best-seller La Rose Pourpre et le Lys et du roman qui a inspiré le film Under the Skin, est venu discuter de son dernier ouvrage The Book Of Strange New Things. Dans cette histoire de science-fiction il mêle habilement la foi et l’amour entre deux êtres appartenant à des mondes différents.

Le monde hispanophone était également bien représenté par plusieurs écrivains, parmi lesquels émergeait Valeria Luiselli, la nouvelle star de la littérature mexicaine. Elle a présenté au public son dernier roman La Historia de Mis Dientes, une histoire sur des collectionneurs de dents précieuses et rares. Ce livre retrace la vie de Gustavo Sanchez Sanchez, un commerçant réputé dont l’histoire absurde commence quand il découvre sa vocation à vendre aux enchères les dents et l’histoire stomatologique des écrivains les plus renommés de la littérature latino-américaine et mondiale. Cet ouvrage donne le sentiment de tenir entre les mains un livre écrit dans la plus pure tradition de la grande époque du réalisme magique latino-américain.

Nancy Huston nous fait part de ses réflexions sur les interactions étroites entre passé et présent dans un livre biographique intitulé Bad Girl: Classes De Littérature. Elle a participé à la performance littéraire en compagnie du canadien d'origine haïtienne Dany Laferrière, dont le dernier livre L'art Presque Perdu De Ne Rien Faire a comme credo « ralentir le rythme sans baisser l’intensité ».

L’un des plus grands noms de la psychanalyse et du féminisme, Julia Kristeva a parlé de son roman Thérèse Mon Amour dédié à Thérèse d’Avila, mystique espagnole dont l’UNESCO célèbre le 500ème anniversaire de sa naissance cette année. Kristeva a captivé son audience au travers d’un discours sur les expériences extatiques profondes exacerbé par l’atmosphère mystérieuse et particulière de l’ancienne chapelle des Brigittines, aujourd’hui reconvertie en théâtre. 

Le festival se clôtura avec l'écrivain britannique Ian McEwan, lauréat du Booker 1998, qui a rempli la grande salle du BOZAR. Quand on lui demande ce qui l'a impressionné à Bruxelles, il répond: «J'ai vu à Bruxelles les plus belles et les plus vilaines rues.» Le britannique a présenté son dernier roman The Children Act dont le titre fait une référence à une loi sur la protection de l’enfance votée en 1989 au Royaume-Uni. Le personnage principal est un juge qui doit se prononcer sur le cas d'Adam, un garçon de dix-sept ans atteint de leucémie et refusant une transfusion sanguine vitale au nom des croyances religieuses de sa famille, Témoins de Jéhovah. Selon lui, « le roman entre dans l'esprit des personnages, ce que ne fait pas le reportage.»