Pas d'hipsters musulmans ? Se laisser pousser la barbe aux Pays-Bas

Article publié le 13 janvier 2016
Article publié le 13 janvier 2016

Qu'arrive-t-il lorsqu'un type normal se laisse pousser la barbe ? Par simple curiosité, de janvier à juin 2015, j'ai fait le test et continué ma vie de tous les jours d'étudiant aux Pays-Bas, qui voyage beaucoup à l'étranger pour faire des recherches et assister à des conférences. Les résultats de cette petite « expérience » ont été surprenants, bien qu'inattendus.

S'improviser auto-ethnographe

Au début, j'ai commencé à me laisser pousser la barbe par fainéantise : je n'avais plus de rasoirs coûteux et je me suis dit, pourquoi pas ? Avant même de m'en rendre compte, j'avais dépassé le stade de pouvoir me raser avec un rasoir, et cette foutue histoire ne s'est pas arrêtée là. Lorsque j'ai réalisé que l'on commencait à me traiter différemment – toutes choses étant égales par ailleurs – je me suis mis à prendre des notes.

Comme l'apparition d'Eddie Murphy en 1984 dans le Saturday Night Live, lorsqu'il s'est grimé en utilisant du maquillage pour voir ce que ça fait d'être blanc, ou comme le célèbre livre The Lowest of the Low de Günter Wallraff, journaliste d'investigation allemand – dans lequel il s'est fait passé pour un ouvrier turc afin de mettre en lumière le racisme sous-jacent  du marché du travail allemand  – cette conception particulière du journalisme d'infiltration s'est révélée nécessaire dans un but profondément sérieux.

Même barbe, sociétés différentes

J'étais conscient de ces précédents lorsque j'ai commencé à me laisser pousser la barbe. Selon les différents pays, mes expériences n'ont absolument pas été les mêmes. Au Royaume-Uni, j'étais simplement perçu comme un autre musulman qui vit dans cette société - personne en particulier n'a fait de remarque sur ma barbe. Le personnel de l'aéroport m'a salué une dizaine de fois, et un sympathique chauffeur de taxi indo-britannique à Leicester était navré pour moi de voir comment les jeunes ont basculé dans l'extrémisme au lieu de « porter l'Islam dans leur coeur ».

Même chose aux États-Unis : que ce soit dans les restaurants, dans les aéroports ou sur les campus universitaires  – personne ne prêtait véritablement attention à la barbe. L'indifférence a été réparatrice, libératrice même.

Les choses ont été quelque peu différentes au Moyen-Orient, où les barbes sont des emblèmes de piété et de sagesse, et peuvent trahir certaines choses concernant vos chapelles politiques - en particulier l'islam politique. J'attendais une expérience enrichissante lorsque j'ai pris l'avion pour Istanbul au printemps pour assister à une conférence universitaire. Lorsque j'ai arpenté les rues de la ville, j'ai apprécié les regards pleins de respect et mêlés d'admiration. Mais le spectre des djihadistes étrangers en Syrie était dans tous les esprits.

Tandis que je me promenais, deux garçons chuchotaient : « Regarde ce gars, j'aimerais pas m'y frotter ». Mais il y a eu bien pire. « Sois prudent, m'a conseillé un ami. Beaucoup de kurdes turcs ont perdu des êtres chers à Kobané, ils pourraient penser que tu fais partie de Daech. On ne voudrait pas te retrouver poignardé quelque part. »

Les Pays-Bas et la « haine des barbes »

D'après une récente étude, les Pays-Bas font partie des sociétés les plus séculaires d'Europe. Depuis les années 60, l'immigration issue de la Turquie et du Maroc (particulièrement celle issue des régions conservatrices) a coïncidé avec une tendance évidente de sécularisation de la société hollandaise.

Au cours des dix dernières années, le Parti pour la Liberté, parti politique nationaliste et islamophobe est monté en puissance, et son fondateur Geert Wilders parle régulièrement de la « haine des barbes » (haatbaard) lorsqu'il pointe du doigt les musulmans avec une idéolologie anti-occidentale. Ce genre de déclaration circule au-delà de son public direct, et il se pourrait bien que j'en ai fait l'expérience indirectement. Quand je souriais aux gens, ceux-ci ne me le rendaient pas. Avec une barbe associée à ce même sourire, leurs expressions habituelles étaient désormais ambiguës.

J'ai commencé à réaliser que, durant mes déplacements quotidiens, personne ne s'asseyait à côté de moi, même pendant les heures de pointe. Une reconnaissance subtile mais indubitable de « l'altérité » est apparue, et la spontanéité et les papotages ont disparu. En effet, un ami proche m'a clairement fait remarquer que les connaissances et les étrangers me traitaient tout deux différemment en raison de ma nouvelle pilosité.

« Eh ben, t'as une barbe qui fait flipper ! » a été la première phrase qu'un collègue m'a sorti lorsque je suis rentré dans l'institut où je travaille. D'autres m'ont demandé si cela avait une signification particulière, « parce que tu n'es pas un vrai hollandais, n'est-ce pas ? ».

Lorsque j'ai fait cours à un groupe de 80 étudiants de premier cycle à l'université, ils n'ont pas cessé de me poser des questions à ce sujet. « Vous êtes musulman ? », m'a carrément demandé une fille au cours d'une réunion entre amis. Un autre étudiant est entré à reculons dans mon bureau, l'air gêné, et ce uniquement pour me demander la raison de tout ça, et a semblé soulagé en entendant toute l'histoire.

Les marges de tolérance

Après quelques mois de réactions assez négatives et déplacées, la barbe a changé la façon de me comporter. Cela a développé une forme légère de ce que W.E.B Du Bois, le militant afro-américain pour la cause des droits civils et de l'élite intellectuelle, a appelé  double conscience : « Un sentiment de regarder sans cesse en soi à travers le regard d'autrui ». Du Bois expliquait comment les afro-américains étaient sans cesse conscients de la façon dont les blancs américains les percevaient, et devaient par conséquent adapter leur comportement.

Lors d'une entrevue avec le journal hollandais Het Parool, un homme néerlando-marocain a donné un exemple concret de ce phénomène. Il a expliqué la manière dont il avait intériorisé de tels sentiments pour constamment « montrer aux gens que tout va bien ». Il s'est battu toute sa vie pour tenter de s'adapter aux préjudices et à la discrimination contre la population néerlando-marocaine, devenue chose commune. Il avait le sentiment qu'il devait toujours anticiper le racisme en adoptant de manière excessive un comportement exemplaire.

Il est certain que je n'ai pas vécu cela aussi intensément, mais un sentiment indubitable « d'altérité » complexée m'a envahi. La barbe m'avait fait passer à première vue pour un musulman pratiquant (avec toutes les contraintes) aux yeux de nombreux hollandais, qui m'ont relégué aux marges de la tolérance.

Je vis dans un quartier d'Amsterdam où il y a une forte concentration de gars branchés. Je les aime bien : depuis qu'ils ont embourgeoisé l'espace durant ces dernières années, l'ambiance est plus cosmopolite et dynamique. Et le café est meilleur. Chaque jour, je vois des gars de mon âge en vélo qui portent une barbe très similaire à la mienne. Cependant, l'idée du hipster musulman ne semble pas encore avoir conquis le public – ou en tout cas, pas lorsqu'il s'agit de l'égalité sur la barbe.

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Uğur Ümit Üngör est historien et sociologue. Il vit à Amsterdam.