Pas de protection de l'Etat contre les abus en uniformes

Article publié le 22 avril 2016
Article publié le 22 avril 2016

Les abus commis par les hommes en uniformes font partie des facteurs qui altèrent la relation de confiance installée entre les Etats et les citoyens. Ces abus génèrent colère, tensions sociales et poussent de nombreux jeunes dans les bras de la criminalité et du radicalisme. Une rétrospective européenne des discriminations, de la brutalité, de l’omerta auxquelles nous ne voulons plus assister. 

Une trentaine d’adolescents ont été arrêtés le 2 avril à Molenbeek, le quartier où s’était réfugié Salah Abdeslam, puis où il avait été arrêté. Cette fois pourtant, ces arrestations n’avaient aucun lien avec le terrorisme ou même avec le djihadisme. Les garçons, tous très jeunes, sont coupables de s’être réunis avec une centaine d’autres personnes pour protéger le quartier de l’arrivée de militants d’extrême droite. Ceux-ci avaient pour intention de défiler au sein d’une manifestation qui se revendiquait être anti-islam. Pour les jeunes de Molenbeek, il s’agissait simplement d’une forme d’autodéfense. Déjà durant le dimanche de Pâques, environ 400 hooligans avaient réussi à envahir la Place de la Bourse en entamant des chants racistes et anti-musulman. La crainte, fondée, était que cette fois-ci les extrémistes de droite auraient pu agir dans un endroit sans perturbations, où réside la plus grande communauté musulmane de la ville. La police qui s’est simplement contentée d’arroser les hooligans grâce aux bouches à incendie, a fait cette fois-ci usage de la force contre les adolescents. D’après Diego Valenti, qui s’occupe d’adolescents en difficulté pour le compte d’une association de Molenbeek, l’inégalité de traitement dans les contrôles et les abus de l’application des lois sont parmi les facteurs qui, avec le chômage généralisé, poussent davantage de jeunes garçons dans les bras de fauteurs de troubles radicaux. 

Abus en uniformes : négligences, violences et omissions

Le 15 mars dernier, à l’occasion de la Journée Internationale contre les violences policières, une manifestation à Bruxelles avait parcouru les rues de Molenbeek. Jeunes garçons et jeunes filles, mères et militants activistes ont défilé pacifiquement pour protester contre les abus commis par les agents, dénonçant l’acharnement particulier dont sont victimes les personnes « d’apparence musulmane ». Ces « abus en uniforme » affectent particulièrement les couches de la population vivant dans les quartiers populaires et les quartiers à haute densité de population issue de l’immigration. Ces abus peuvent prendre toute sorte de forme : négligences, violences, omissions qui ont lieu dans la rue, entre les murs des postes de police, des prisons et même des hôpitaux. Il existe parfois des cas où les abus mènent à des fins tragiques : la mort d’une personne sous la « tutelle de l’Etat ». Le phénomène n’a pas de caractère exceptionnel, il existe des pays européens dans lesquels ces pratiques sont répandues, voire quasi systématiques, comme en Italie et en Espagne. Le quotidien espagnol Publicò, soulignait que la maltraitance et la torture font partie de l’ordinaire du quotidien sur la péninsule ibérique avec près de 6 600 cas enregistrés depuis 2006 par la Coordinadora para la Prevención de la Tortura (Comité pour la prévention de la torture, ndlr). Les migrants, les citoyens d’origines ethniques diverses et les militants politiques et sociaux sont les plus touchés par ces abus. 

L’anomalie italienne

Il y avait également quelques membres de l’association ACAD (association italienne contre les abus en uniforme, ndlr) dans le cortège du 15 mars à Molenbeek. Ils avaient emmené avec eux un dossier à peine rédigé et intitulé Anomalia Italia qui raconte les histoires de dizaines de personnes décédée dans des circonstances peu claires et impliquant plusieurs membres des forces de l’ordre. Sous ces uniformes, comme le montre le dossier, on ne retrouve pas seulement des policiers et des gendarmes, mais aussi des infirmières, des médecins, des experts et des magistrats. Souvent l’abus ne se limite pas à de simples violences et peut s’étendre à un certain nombre de personnes liées pratiquant l'omerta, provoquant même parfois des persécutions contre la famille. De plus, et particulièrement en Italie, il existe un manque d’instruments de droit pénal capables de punir de manière adéquate les personnes qui commettent ces types de violences. Bien que l’Italie figure parmi les signataires de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants des Nations unies de 1989, il n’existe pas de crime de torture dans le pays.

Un des cas qui a contribué à ouvrir cette boîte de pandore est celui de Stefano Cucchi. Le calvaire qu’à vécu ce jeune homme de 27 ans a commencé lorsqu’il a été arrêté, en bonne santé, pour détention de stupéfiants dans le Parco degli Acquedotti à Rome. S’en sont suivi des perquisitions, le poste de police, son incarcération, puis la salle d’urgence. L’histoire s’est terminée le 22 octobre 2009, lorsqu’il est déclaré mort après avoir été placé sous la « tutelle de l’Etat » pour environ une semaine. Après une première reconstitution, il s'agirait d’une omission de la part du corps médical aux urgences. Mais pour sa sœur, Ilaria cette version ne colle pas et elle décide alors de montrer à la presse les images sans équivoque du passage à tabac de Stefano par les forces de l’ordre. En septembre 2015, le dossier de l’enquête est rouvert à la demande de la famille, après que la Cour d’appel de Rome avait acquitté tous les accusés.

D’après Luca Blasi, outre la mort tragique d’une personne chère, les proches sont souvent contraints d’assister à une criminalisation judiciaire et médiatique du défunt. Dépeints comme étant des junkies ou encore des malades, la première étape vers l’impunité est la recherche d’un article qui disculperait les agents des causes du décès. Parfois, l’attaque est dirigée contre la famille de la victime qui est alors accusée de diffamation ou d’ « attaque contre les autorités publiques » comme c’est arrivé dans le cas de Lucia Uva, la sœur de Lorenzo Uva décédé à l’hôpital de Varese en 2008 après avoir été arrêté et avoir passé la nuit dans un poste de police. 

Violences et préjudices ethniques 

Même les pays considérés comme avancés en termes de Droits de l’Homme et du respect des citoyens font mauvaises figures. Comme le souligne OpenDemocracy, les violences des forces de l’ordre ont tendance à être dirigées contre des personnes appartenant à des minorités ethniques. Un patrimoine génétique différent entre autochtones et étrangers semble motiver une idée d’infériorité, et justifier un usage excessif de la force. Mis en évidence par le rapport d’Amnesty International de 2013, la police néerlandaise agit de manière différente lorsqu’elle rencontre ce qu’elle considère comme étant un « profil suspect ». « Un tel profil suspect [verdacht profiel] –  lit-on dans le rapport – est lié à l’âge, la couleur de peau et aux origines ethniques. Les officiers de police considèrent les jeunes hommes à la peau foncé – et les personnes d’Europe centrale et de l’Est – comme « particulièrement suspects ». 

Le cas de Rishi Chandrikasing est particulièrement dramatique. Un jeune homme de 17 ans, mort le 10 octobre 2013 sur le coup d’une balle tirée par un policier néerlandais à l’intérieur de la station de train à L’Aja. Suite à la reconstitution de la police, les officiers ont déclaré que Rishi aurait dérangé un homme anglais dans la salle d’attente et, à la demande des policiers de lever les mains, aurait tenté de s’enfuir, terminant sa course avec une balle tirée entre les épaules. D’après le Nl Times, le corps encore en vie de Richi est resté plusieurs minutes à terre dans recevoir une quelconque forme de secours d’aucun des deux policiers présents sur la scène. De plus, la police a également mentionné la présence d’une arme à feu qui s’est ensuite révélé être le téléphone de Rishi. 

Le dernier épisode emblématique est celui de Mitch Henriquez, un homme de 42 ans, décédé le 27 juin 2015 a la suite de la violence d’une incroyable intensité de la part de la police, toujours à l’Aja. Suite à la reconstitution officielle, tous les agents avaient dit avoir vu l’homme, originaire d’Aruba, armé et que celui-ci avait résisté à son arrestation. Les membres de la famille de la victime ont contredit cette version, soulignant que Mitch était en train de se promener, non armé avec quelques amis à la fin du Park Festival di Zuidepark. D’après l’expertise du médecin légiste, la cause du décès est l’étranglement dû à la détermination et la violence des agents. L’autopsie a entre-autre montré la présence de fracture du larynx, des contusions au niveau des tempes, du nez et des organes génitaux.

Cette vidéo, diffusée sur la chaîne YouTube du groupe Antifasciste de L’Aja, montre clairement l’homme sans défense et incapable de se défendre face aux cinq policiers qui sont intervenus sur l’arrestation. 

Inadéquation et impunité

Même si ces incidents se sont produits dans des circonstances différentes – de la simple brutalité durant des confrontations à celui qui est considéré comme étant « différent », jusqu’à la répression préventive de la désapprobation civile et en passant par des discriminations tyranniques de nature ethniques ou religieuses – il y a une donnée commune à toutes ces histoires de violences en uniformes : la sensation d’une impunité substantielle de la part de ceux qui les commettent, ainsi que d’une inadéquation généralisé de la part des responsables de la protection des citoyens, d’une simple bagarre à la lutte contre le terrorisme.