Pas de moustache, pas de politique pour les femmes

Article publié le 2 mai 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

En Turquie, l’association ‘Ka-der’ soutient et milite pour la représentation des femmes en politique.

« Depuis des années, les femmes sont perçues comme préposées aux tâches ménagères, à l’éducation des enfants, voire aux soins de vieux et des malades… » Le constat, énoncé par Seyhan Eksioglu, présidente de l’association ‘KaDer’ se veut lucide. Et accablant : en Turquie, 4,4¨% de femmes seulement sont députées et même pas 1% des maires…

Si en Allemagne, 31% des parlementaires sont des femmes contre seulement 12% dans la toujours très machiste France, la Turquie reste à la traîne de ses homologues européens. Et la brève apparition de Tansu Çiller au poste de Premier ministre il y a 10 ans ou de Leyla Zana, première femme députée kurde [liberée depuis 2004] n’ont rien changé : dans le pays du progressiste Atatürk, les femmes ne sont pas les bienvenues en politique.

Face à ces scores désolants, les Turques ont décidé de monter au créneau, réunies sous la bannière de ‘Ka-der’. Cette association locale compte actuellement plus de 3 000 adhérents répartis dans 11 provinces et milite depuis 10 ans avec le soutien du Lobby européen des femmes (LEF) afin d’augmenter le nombre de femmes dans les instances politiques.

Pour transmettre leur message, les activistes n’hésitent pas à faire irruption dans les lieux politiques turcs, le visage mangé d’une moustache et scandant ce slogan ‘Faut-il être un homme pour entrer à l’assemblée ?’. En s’emparant des moustaches, symbole de la virilité turque, elles souhaitent ainsi interpeller les instances dirigeantes des partis politiques turcs et réveiller les consciences de leurs compatriotes.

Société homosexuelle

Selon Hülya Ugur Tanriover, professeur à l’Université de Galatasaray et spécialiste de la représentation des femmes dans les médias turcs, le fossé entre les sexes reste figé. Si rien n’empêche juridiquement la participation des femmes en politique, la réalité est là pour les en dissuader.

La vision traditionnelle du sexe faible suppose que « si elle peut travailler dans les grandes villes, elle doit rester avant tout une épouse et une mère ». La société relègue en outre les besoins des femmes au second plan. «  Regardez le très faible nombre de crèches et d’écoles maternelles ou les différences de salaires qui défavorisent clairement les femmes », souligne Tanriover.

En Turquie, la campagne des femmes à moustaches de Ka-der semble avoir atteint sa cible et attiré l’attention du public sur la question de la parité dans les institutions turques. Les journaux ont médiatisé des personnalités de l’association et les partis politiques n’ont pu rester sourds à cet appel.

La plupart des coalitions ont décidé de réagir même si les mesures prises n’atteignent pour l’instant pas les « 33 % de femmes sur les listes de représentants et la gratuité de la candidature pour les femmes » réclamés par Ka-der. Prochain test : les élections législatives du 4 novembre prochain.

Les quotas, discrimination ou égalité ?

Alors que des mesures de discrimination positive en faveur du sexe faible ont été prises dans la plupart des pays européens, la question soulève encore les passions en Turquie. Pour l’écrivain Nükmet Kardam, les quotas sont le seul moyen de « sauver la Turquie de cette honteuse 162è place qu’elle occupe sur le classement mondial de la représentation des femmes en politique. Il est temps de faire du pays une véritable démocratie », poursuit t-elle.

Le principe de la parité est pourtant largement décrié par les Turques elles-mêmes. « Les femmes d’affaires par exemple ne se préoccupent pas vraiment des questions féministes », se désole Hülya Ugur Tanriover.

Et du côté de leurs homologues masculins, « ils ont dit certes ‘oui’ pour les droits de l’homme, les droits des femmes, l’éducation, la santé, l’économie et même l’égalité homme-femme dans le code civil et pénal mais ils souhaitent que la politique leur reste, » analyse Seyhan Eksioglu. « C’est leur dernier rempart pour l’affirmation de leur force et de leur vision de la hiérarchie qu’il reste aux hommes ».

Il est indéniable qu’une meilleure représentation des femmes dans les instances politiques turques aura un impact non négligeable. « Que 52% de la population turque soit enfin représenté politiquement ferait avancer les questions qui les concernent directement » avance la présidente de Ka-der. Des sujets de premier plan comme la violence familiale, l’éducation des filles, les crimes d’honneur seraient enfin dénoncés, ainsi que des questions plus subtiles comme le nombre de crèches, l’égalité salariale, le changement d’image de la femme…

Certes plus de femmes à l’Assemblée « ne changera pas tout », tempère Hülya Ugur Tanriover, « mais les lourdeurs décisionnelles disparaîtraient probablement et tout irait plus vite. Et si ont y ajoute une pincée de parlementaires hommes sensibles aux questions des femmes… ce serait un véritable festival dans le pays ! »