Parlons, cultures d'Europe !

Article publié le 27 février 2002
Publié par la communauté
Article publié le 27 février 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Essai sur le contexte et l'impact du problème plurilingue de l'UE

Les dernières recherches, sémiotiques culturelles et autres études linguistiques et littéraires contemporaines ont révélé que la langue est essentiellement un système complexe étroitement interconnecté aux autres systèmes de la société parlant ladite langue : valeurs, religion, ethnique, historique, scientifique, traditions, coutumes et habitudes, chacun d'entre eux étant lié aux autres et reflété en partie par la langue moderne.

L'Europe des langues - L'Europe des cultures

Le prochain élargissement de l'Union Européenne constitue un défi non seulement pour la réorganisation et le choix des priorités au sein des institutions, mais aussi pour la communication - effective et sincère - entre les différentes nations, cultures et modes de vie des Etats membres. Si les dix Etats candidats à l'intégration deviennent membres, ce qui pourrait être le cas dès 2004, les représentants des peuples de l'UE au Parlement Européen prendront la parole dans vingt-cinq langues différentes. Vingt-cinq cultures différentes et d'innombrables sous-cultures s'assoieront à la même table. Comment l'assemblée européenne s'en sortira-t-elle ? Que deviendra l'héritage culturel issu de chaque langue parlée dans l'UE, et en premier lieu au sein du Parlement Européen ?

Même aujourd'hui, avec les quinze Etats membres actuels, la Tour de Babel que constitue le Parlement Européen n'est facile ni à gérer ni à comprendre. En accord avec les lois de l'UE, tous les membres du Parlement Européen ont le droit de s'exprimer dans leur langue maternelle. Le service des traducteurs et interprètes est donc d'une importance vitale pour le bon fonctionnement de ce corps législatif. En conséquence, le budget annuel de ce service s'élève au tiers des coûts totaux du Parlement Européen.

Omettre les langues intermédiaires ?

Toutefois, cette somme paraît faible grâce aux langues relais. Il s'agit des langues principales comme l'anglais, le français ou l'allemand qui jouent le rôle d'intermédiaire. Par exemple, le Parlement Européen n'a pas besoin d'embaucher un interprète ou un traducteur pour passer du finnois au portugais ; la traduction peut être effectuée via l'anglais ou le français. Sans ces langues intermédiaires, les coûts du service plurilingue et interculturel excéderaient un milliard d'euros par an - un montant insupportable dont l'effet serait d'intensifier l'actuel scepticisme d'un pourcentage élevé de citoyens de l'UE envers les bureaucraties de Bruxelles et Strasbourg.

Mais le phénomène des langues relais ne se limite pas à l'aspect financier. Chaque traducteur exercé, et notamment les interprètes simultanés travaillant sous la pression du temps, sait que travailler avec une langue relais diffère largement d'une traduction " classique ". Le risque de voir s'égarer une information est immense, tout comme le danger d'une simplification à outrance, la perte du ton et du contenu d'un discours, ou d'autres composantes " additionnelles ", c'est-à-dire non-vitales mais qui apportent tout de même un complément de sens.

La principale langue relais est, sans surprise, l'anglais, la langue de la globalisation, la lingua franca des temps modernes. Dans ce cas, selon tous les linguistes, il s'agit d'un type spécial d'anglais, l'anglais de Bruxelles. La forme hybridée d' " anglais continental " s'est révélée plus efficace et fonctionnelle que le français sophistiqué et puriste, ou que l'allemand Wirtschaftssprache impopulaire et couvert de préjugés. D'un point de vue économique, ce phénomène est une bénédiction pour un fonctionnement correct et efficace des processus de négociation, pas seulement au Parlement Européen, mais aussi au sein du Conseil et des autres institutions de l'UE. Chaque institution de ce type requiert son propre langage, sa terminologie et ses phrases précisément définies. Plus les institutions sont plurinationales et multiculturelles, plus elles nécessitent leur propre " langage ".

Toutefois, sachant ce que les disciplines d'études linguistiques et culturelles ont démontré, nous sommes amenés à nous poser toute une série de questions : quel est le message caché derrière l'anglais de Bruxelles - s'il en existe un ? Que devient le message culturel transféré d'une langue ou d'une culture à l'autre via une troisième ? Quel est l'impact de l' " élimination " de la plupart des éléments culturels spécifiques, qui sont réduits à un standard européen communément intelligible ?

Peut on faire confiance à une langue relais ?

Les exemples les plus flagrants connus de tous les traducteurs et interprètes sont des phénomènes de nature politique, sociale ou religieuse. Par exemple, évoquons le cas d'un député européen tchèque qui parlerait des sociaux-démocrates tchèques, ayant en tête leur manifeste et tous les actes de ce parti et les jugeant selon sa propre opinion politique. Ayant vécu au sein du paysage politique tchèque, ce contexte lui est familier. Un député européen britannique, écoutant le discours en anglais, essaie de déceler des similitudes au sein de la situation politique britannique. Il se demande si les sociaux-démocrates tchèques sont plutôt l'équivalent des travaillistes britanniques ou du SPD allemand qu'il connaît bien. Par conséquent, dans un souci de clarté de la traduction/interprétation, on compare les sociaux-démocrates tchèques au parti travailliste britannique, ce qui n'est tout de même pas entièrement injustifié si l'on se réfère à l'admiration et au soutien des sociaux-démocrates tchèques en faveur de la " troisième voie " de Tony Blair. Que vont alors comprendre, par exemple, les députés européens suédois si la langue anglaise et donc l'interprétation anglaise de ce phénomène interviennent comme relais, comme intermédiaire ? On sait tous que les pays scandinaves privilégient l'aspect social plus que d'autres, que leur démocratie sociale a connu une évolution particulière et qu'elle est associée à des valeurs sociales spécifiques.

Pour prendre un autre exemple, intéressons-nous à la question du genre. Le mot " genre " est lui-même un terme complexe associé à une histoire, une évolution et des racines spécifiques aux Etats-Unis et au Canada. En politique, on utilise généralement ce terme pour évoquer les discriminations de sexe, surtout la discrimination des femmes. Pourtant, que signifierait exactement ce terme - utilisé par un interprète dans une traduction relais du tchèque à l'anglais - pour, disons, un député européen finlandais ou français qui entendrait l'équivalent de ce terme dans sa langue natale, ou même en anglais ? Le député européen français penserait à Simone de Beauvoir, à l'émancipation revendiquée de la femme française, et s'interrogerait sur le chômage des femmes et l'absence d'emplois à temps partiel conçus sur mesure et si répandus en France, en République tchèque. Et les députés européens finlandais, à coup sûr, s'interrogeraient d'un commun accord sur l'état de la situation en République tchèque, étant eux-mêmes originaires d'un pays qui fut parmi les premiers à accorder le droit de vote aux femmes, et où le problème de la parité est désormais considéré comme résolu, et même ennuyeux. Et si un collègue d'outre-manche assistait au débat, il ou elle pourrait se trouver dans une confusion extrême, étant donné que " genre " dans l'approche récente des théoriciens américains signifie aussi homo- et hétérosexualité et discrimination en cela.

Pour résumer ces deux exemples : les termes " social-démocratie " et " genre " ne présentent en eux-même aucun problème de traduction. Pourtant, le sens et les valeurs que ces mots véhiculent sont culturellement spécifiques. Le fait de prononcer un même mot étroitement associé à une réalité culturelle spécifique ne signifie pas forcément que tout le monde va saisir le même message. Bien au contraire.

Une nouvelle culture ?

Je crois que le Parlement Européen et l'ensemble de l'UE vont devoir adopter des stratégies pour affronter et résoudre le problème des différents éléments culturels spécifiques. Le moyen d'y parvenir est, selon moi, l'unification des principaux standards culturels. Afin de rendre la communication possible et effective, tous les députés européens doivent déduire plus ou moins la même chose d'un même mot. Au regard des évolutions récentes, je suppose que le " véhicule " de ces nouveaux standards culturels européens sera la langue anglaise ; ainsi, l' " euroculture " elle-même sera, en majeure partie, basée sur les unités nominales de l'anglais déjà existantes, qui sont associées à certaines significations et valeurs. Par conséquent, nous verrons émerger une nouvelle culture relais : une euroculture fondée sur l'anglais parlé à Bruxelles, à Strasbourg et dans d'autres endroits localisés hors du pays " donateur " de l'eurolangage : le Royaume-Uni.

A quoi ressemblera cette culture ? A la culture britannique avec une forte dose d'influence allemande et française, ou bien à une sorte d'euroculture créée de manière artificielle, avec son abominable quota de rigueur et autres mesures, lois et lignes conductrices " unifiantes " et imposées ? Ou faut-il s'attendre à un nouveau prétendant à la culture américaine ? La culture américaine, elle aussi, est issue d'un " melting-pot " de différentes cultures et sous-cultures : il y a des afro-américains, des arabo-américains, des asiatiques américains, tous se considérant avant tout comme des Américains qui parlent l'anglo-américain, leur " véhicule " culturel. L'unité de cette culture est-elle fondée sur cette diversité, ou bien est-elle exclusivement représentée par l'homme blanc chrétien - le prototype de son succès - alors que d'autres cultures sont en fait sujettes à discrimination ? Laquelle de ces options l'Union Européenne va-t-elle suivre ?

Suivant la première option, une unité linguistique approximative et la communication au sein des institutions et de l'ensemble de l'UE sont rendues possibles et effectives, mais les éléments nationaux et culturels les plus spécifiques peuvent être amenés à disparaître. De plus, comme je l'ai mentionné plus haut, chaque culture est un système composé de nombreuses sous-cultures, mouvements, et groupes religieux et ethniques. Pour garantir la stabilité et la paix du continent, ces éléments minoritaires mais influents doivent être respectés et représentés par la voix de leurs députés européens. L'euroculture doit être un système multiculturel suffisamment ouvert, dynamique et flexible pour relever les défis du monde globalisé du XXIème siècle. Elle doit tirer les enseignements à la fois des réussites et des échecs de son prédécesseur américain.

Langues d'Europe - Cultures d'Europe

Nous avons tous pu constater, le 11 septembre 2001 - le jour de l'horreur -, quels désastres l'absence d'un dialogue interculturel peut occasionner. Que peut faire le Parlement Européen, en tant que reflet et voix publics des peuples de l'Europe, et de l'ensemble de la nouvelle société paneuropéenne en général, pour assurer le dialogue ?

Premièrement, les systèmes éducatifs, les médias, et autres institutions publiques influentes de tous les Etats membres doivent être replacés dans une nouvelle dimension et s'appliquer à faire naître une conscience multiculturelle dans l'ensemble des sociétés. Appliqué à l'enseignement des langues, cela signifie mettre en avant le fait qu'un mot trouvé dans le dictionnaire a un sens différent selon les cultures, et qu'il peut avoir différentes significations à l'intérieur d'une même culture au regard de chaque sous-culture. Cela oblige à concentrer l'effort d'apprentissage sur le mode de vie du pays parlant ladite langue, sur ses valeurs, son mode de pensée, ses priorités, et d'autres éléments qui diffèrent de la société d'origine, plutôt que d'apprendre des règles de grammaire par cœur. Il est temps de déplacer l'attention accordée à l'apprentissage des langues étrangères vers l'apprentissage des cultures étrangères.

Il est nécessaire que les citoyens des pays européens soient éduqués et élevés dans la tolérance, la compréhension et l'ouverture d'esprit, et de préférence partagés entre différentes cultures, religions, habitudes, coutumes, groupes ethniques et races. Seules ces personnes peuvent élire et être représentés par des députés européens eux-mêmes ouverts d'esprit et qui auront conscience des dimensions multiculturelles de l'Union Européenne.

En deuxième lieu, une attention supplémentaire devrait être accordée à l'éducation des traducteurs et des interprètes du Parlement Européen et des autres institutions de l'UE. Leur formation ne devrait pas être uniquement axée sur un souci de perfection des acquis linguistiques, mais plutôt sur leur capacité à reconnaître et manipuler les significations et nuances particulières données par les différentes langues et cultures associées.

Dès lors, l'Union Européenne deviendra une organisation parlant la langue et donnant la parole à tous les groupes sociaux - et plus seulement aux Etats membres. La société européenne sera un forum ouvert à la communication, dont le reflet sera étendu à l'échelle de toutes les institutions.