Parler d'Europe : le journalisme participatif, une alternative crédible ?

Article publié le 24 octobre 2009
Article publié le 24 octobre 2009
Par Julie Beckrich Retour sur la Conférence-débat du 16 octobre 2009 Le web 2.0 a bouleversé les classiques du journalisme et de l’information. Si la définition reste floue (voir à ce propos sa définition par Frédéric Lefebvre), le web social se veut avant tout démocratique : c’est l’ensemble des utilisateurs -formant un réseau humain- qui participe à l’élaboration de son contenu.
Cette « révolution du web » a notamment permis l’émergence d’une blogosphère européenne et, semble-t-il, suscité un regain d’intérêt pour l’Europe. Dans le cadre de la semaine européenne de la démocratie locale imaginée par le Conseil de l’Europe à Strasbourg, Café Babel Strasbourg a invité le public à débattre de la question "Parler d'Europe : le journalisme participatif, une alternative crédible ?"

Pour animer la discussion, CBS a tenu à réunir à la fois des professionnels des médias, des contributeurs à la blogosphère européenne et un universitaire spécialisé dans la communication et les médias. Ainsi, Pierre Haski, co-fondateur et directeur de publication de Rue 89, Gilles Chavanel de la Rédaction Européenne de France 3, Fabien Cazenave, membre de la rédaction et ancien rédacteur en chef du Taurillon et Jean Michel Utard, professeur en Sciences de l'information et de la communication à l'Université de Strasbourg ont-ils échangé leurs réflexions sur les mutations du métier de journaliste à l’heure du web 2.0 et se sont interrogés sur l’opportunité qu’offre Internet pour (enfin ?) parler d’Europe.

Parce que l’Europe part de loin…

Indifférence, désintérêt, ou encore désaffection des citoyens pour l’Europe. A quelques nuances près, le constat des médias et du milieu politique est unanime quand il s’agit d’analyser la relation des citoyens à l’Europe aujourd’hui. La baisse constante de la participation aux élections européennes depuis 1979 sert souvent d’illustration aux acteurs politiques pour dresser un portrait fataliste de l’intérêt des citoyens pour la chose européenne. En parallèle, l’ « agenda setting » des médias reflète ce désintérêt supposé du public pour l’Europe. Les rubriques « Europe », quand elles ne sont pas simplement absentes des titres généralistes, ne sont souvent que des recueils de manière très « nationale » de considérer les problématiques et les nouvelles législations propres à l’Europe.

Pierre Haski, lui se demande pourquoi le journalisme traditionnel ne sait plus parler d’Europe ? Aujourd’hui, alors même que l’Europe avance, s’élargit et régit de plus en plus notre quotidien, elle ne semble pas mériter une place centrale du débat public. Si ce n’est à l’initiative d’euroconvaincus… En revanche dit-il : « Dans les années 80’l’Europe était à la mode ! » Et l’ancien directeur du cahier Europe de Libération de rappeler avec enthousiasme l’expérience que certains journalistes de Libération avait menée pour couvrir les élections européennes de 1984 : pendant un mois, plusieurs journalistes racontaient l’Europe en direct de différents villes européennes comme s’ils avaient participé à l’écriture d’un journal européen… Ce type d’expérience n’existe plus aujourd’hui ailleurs que sur Internet…

Pourquoi l’Europe ennuie (la presse écrite)…

Trop institutionnelle, trop complexe, l’Europe ennuie. Selon Gilles Chavanel, « l’Europe n’intéresse pas parce que l’on n’y est pas formé. » Il estime que « trop peu d’enseignement est consacré à l’Europe à l’école. Au passage, il adresse une critique particulière aux « écoles de journalisme qui n’accordent pas suffisamment de temps à l’Europe ». Reste à savoir si c’est bien le rôle des écoles de journalisme?... Pour le journaliste de France 3 Europe à Strasbourg, les médias ont un devoir de pédagogie de la construction européenne. « Nous avons une démarche militante à France 3, dans le sens où nous voulons convaincre que l’Europe est importante, qu’elle rythme notre vie ! ». Et d’ajouter que France 3 « propose des cycles de formation sur l’Europe à ses journalistes, toujours à travers le prisme de l’actualité. »

Jean-Michel Utard , au contraire, estime que le public d’aujourd’hui -pour préciser, il semble que l’on puisse le définir comme le public du journalisme de communication, au sens où l’entend Erik Neveu (1) - n’attend plus une leçon magistrale du journaliste à ses lecteurs. Il voit d’ailleurs « une certaine impatience (ndlr : à voir l’Europe au centre du débat public) mais une acculturation est nécessaire. »

Enfin, Pierre Haski a la franchise d’évoquer la contrainte économique pour expliquer le peu de papiers traitant des enjeux européens. « Il y a des barrières incontournables, notamment financières, qui incitent les rédactions à aller aux secteurs prioritaires, et notamment nationaux. » On approche alors la théorie pessimiste d’Erik Neveu lorsqu’il décrit le journalisme de marché …

Le web comme le support où parler d’Europe

Internet, qui ne répond pas aux mêmes logiques que les médias traditionnels, a vu émerger une blogosphère européenne (Cafébabel, les Euros du Village, Fenêtre sur l’Europe, le Taurillon…), et ainsi dépasse les limites auxquelles ont pu se heurter les médias traditionnels. Fabien Cazenave témoigne du succès du Taurillon. « Ce magazine en ligne, eurocitoyen et fédéraliste, existe dans 37 pays européens dont la France. Nous avons jusqu’à 90 000 lecteurs par mois ! Nous essayons d’y faire de la pédagogie sur l’Europe. »

La question mise à l’ordre du jour par Café Babel Strasbourg lors de ce débat était précisément de savoir si un certain type de média (écrit, audiovisuel ou bien encore Internet…) pouvait intéresser- plus qu’un autre- le public à l’Europe.

Pour Jean-Michel Utard, qui s’est intéressé dans ses travaux de thèse au rapport entre la production d’une information et l’émergence d’une opinion en étudiant le média audiovisuel ARTE, ce n’est pas un outil technologique en tant que tel qui peut intéresser le public à l’Europe. L’opinion publique européenne se fait par l’expérience des citoyens à l’Europe ; il ne faudrait pas surestimer l’influence des médias sur la formation de l’opinion publique ! Et la « campagne médiatique » - vaine- en faveur du « oui » au traité constitutionnel de 2005 vient d’emblée illustrer son propos. Plus que le support ou le type de média, c’est le rapport à l’information rendu possible par le web 2.0 qui pourrait bien expliquer la nouvelle médiatisation de l’Europe.

Internet comme espace de liberté …

L’universitaire poursuit son intervention en analysant le succès d’Internet pour parler d’Europe. Et souligne, judicieusement, que la censure que peut représenter le journalisme traditionnel (par le fait qu’il s’agisse d’une industrie, d’une profession et d’une logique à part entière…) n’existe plus sur Internet, où les paroles s’échangent avec moins de frontières. Pierre Haski, à l’origine du pure player (2) Rue 89 en expérimente quotidiennement la réalité dans son « nouveau média ». Il constate qu’ « Internet permet de lever des blocages que l’on retrouverait dans les médias traditionnels ». Le web n’implique pas d’ « habilitation à parler, la technologie permet à tous de s’exprimer ».Dans les médias traditionnels, les citoyens n’ont pas l’impression d’être impliqués. Alors que le modèle interactif qu’incarne le web 2.0 encourage à la participation, à la discussion. C’est précisément l’objectif du site d’information Rue 89 : faire du lecteur une force positive et ainsi opter pour un système qui fasse dialoguer internautes et journalistes alliant ainsi participation (apport d’information à la source, de commentaires …) et vérification (recoupement des sources, mise en contexte, travail de médiation…)

Cette forme de collaboration au service de l’information implique un nouvel investissement des citoyens dans la formation de l’info et aussi de nouvelles fonctions au journaliste, qui en plus d’être un journaliste spécialisé dans un domaine assure la médiation des commentaires et des apports des internautes.

Cette nouvelle donne, et particulièrement la participation citoyenne au contenu du web 2.0, semblent remettre les problématiques européennes au centre du débat. Jean-Michel Utard relativise, en revanche, l’influence des médias traditionnels sur la relation des citoyens à l’Europe : « l’Europe se construit autrement que via les médias traditionnels (…) L’opinion publique européenne se fait par l’expérience des citoyens à l’Europe ». Et le web 2.0 peut s’en faire le relais… Sans forcément impliquer une démarche journalistique. « Pourquoi pour parler d’Europe faut-il passer par une démarche journalistique ? » interroge l’universitaire. On touche ici à d’autres vastes questions : le journalisme sur Internet est-il différent du journalisme des médias traditionnels ? Le public accorde-t-il le même crédit au cyber-journalisme ? Quels nouveaux comportements devront adopter les journalistes dans ce « nouvel » environnement, largement défini par ses utilisateurs ? Comme dans la salle, le débat continue à présent… sur le blog !

(1) Sociologie du journalisme, 2001, Erik Neveu

Erik Neveu est un sociologue et politologue français. Professeur agrégé en science politique, il enseigne à Sciences Po Rennes. Dans ses recherches, il s’intéresse notamment aux enjeux politiques et sociaux des pratiques culturelles ainsi qu’au journalisme et à la société de communication.

(2) Un pure player : site d’information indépendant, non adossé à un média existant

Une définition du web 2.0 sur www.web-libre.org