Paris : le clash riverains-fêtards vu par une jeune Allemande

Article publié le 1 décembre 2010
Article publié le 1 décembre 2010
Depuis quelques années, la légendaire Paris-by-night a la triste réputation d'être devenue la ville des rabat-joies. Résistant par tous les moyens, quelques groupes d'irréductibles noctambules aussi courageux que rompus à tous les compromis s'acharnent à réactiver les fastes déclinants de la Ville-lumière. Avec plus ou moins de succès.

Et Splash ! D'un étage de l'immeuble au-dessus duquel stationne un groupe de jeunes à la sortie d'un bar tombe un seau d'eau vengeur qui se répand généreusement sur le bitume. Avant d'avoir eu le temps de se détremper et de comprendre ce qui leur arrive que déjà - Bis repetita placent !- le contenu d'un second seau arrive directement sur eux. Ce nouveau don du ciel éclabousse au passage des promeneurs en goguette et d'autres arrivants soudain humides et médusés par tant d'indélicatesse.

Pluie de bouteilles de bière

Quelques instants après ce déluge imprévu, les fêtards sortis fumer leur cigarette constatent que l'intempestive onction... pue ! Pour la deuxième tournée, le franc-tireur a pris soin d'ajouter au liquide une bonne dose d'eau de Javel, rendant ainsi cette douche tardive franchement nauséabonde. Après avoir évalué soigneusement les dégâts causés à son habit par l'infâme mélange, l'une des victimes de ce baptême inattendu s'écrie rageusement : « Ma veste tu vas me la payer connard ! » La suite devient franchement méchante. Sans prévenir, une bouteille de bière dégringole subitement des étages supérieurs avant de se fracasser au beau milieu de la rue. Ça, c'est Paris ! C'en est trop... aussi. Promptement, un videur de service réagit en priant les r

iverains surexcités de retrouver un peu de leur sérénité perdue et aux autres de se ranger sagement sur le côté.

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« Vous avez demandé la police ? Ne quittez pas ! » Quelques instants plus tard, trois gyrophares balaient aveuglément les lieux du drame, ce qui a pour effet de faire déguerpir immédiatement tout le monde. Ordinaire fin de soirée « arrosée », me direz-vous ? Pas si banale que ça, en fait ! Nous sommes à Paname et, de nos jours, ici, il ne fait pas bon être noctambule. Car si le lecteur croit que ce genre de scène se déroule à la sortie d'un établissement peu recommandable niché dans quelque trou perdu, il se trompe ! Leur douche froide et corrosive, nos fêtards l'ont reçue dans un quartier très animé de Paris. A deux pas de la Place Pigalle... Aux environs de deux heures du matin, à la sortie de chez Moune, un ancien cabaret lesbien reconverti en bar branché. Et, ils ne sont pas les seuls dans ce cas... Voilà déjà pas mal de temps que la vie nocturne à Paris est arrosée de la sorte. En 2009, suite à des plaintes déposées pour cause de nuisances sonores, la Préfecture de Police a décidé de fermer provisoirement 119 établissements. Dès lors, les pétitions signées par des riverains mécontents enregistrent une fâcheuse augmentation. En particulier, depuis janvier 2008, quand l'interdiction de fumer dans tous les lieux publics est entrée en vigueur. Après tout, ceux qui se sont vus délester d'un bon paquet de fric afin d'acquérir un bien immobilier outrageusement onéreux (6.000 à 7.000 euros le mètre carré) ont aussi le droit de se montrer très pointilleux sur la question du temps de repos qui leur est dû. Malgré tout, même si le remboursement d'un crédit qui s'étale parfois sur 30 ans justifie qu'ils puissent s'éveiller sans heurts le lendemain matin, tout est dans l'art et la manière de faire passer le message. Las ! Ici, on préfère à l'interjection souriante un seau d'eau agrémenté d'eau de Javel, et hop ! Au diable les intrus... et les costumes de marque !

Réunion de crise

« Quand la nuit meurt en silence », une initiative du DJ Eric Labbé part en guerre contre les manifestations brutales de ce type de mentalité jugée rétrograde. Dès sa création, 16.000 personnes ont déjà signé un appel en faveur de la défense de la vie nocturne dans la capitale. Le mouvement a culminé les 12 et 13 novembre derniers en convoquant ses Etats Généraux de la Nuit. A ce rendez-vous protestataire et festif participaient de nombreux noctambules, artistes, sociologues, et de l'autre côté des représentants de riverains mécontents. On a longuement planché en vue de comprendre pourquoi, dès le couché du soleil, la Ville Lumière a pu à ce point s'engourdir et par quels moyens on pourrait lui réinjecter une bonne dose d'énergie nocturne et d'euphorie. Le métro dont les bouches ferment à une ou deux heures, week-end compris, aurait-il largement contribué à l'accalmie prématurée de la nuit parisienne ? Faut-il suivre l'exemple de Berlin ou l'ouverture en continu de certains lieux alternatifs de la Grande Couronne ?

Berlin, Barcelone : s'inspirer des nuit européennes

Les grands ténors de la réunion ont su se faire entendre. Comme l'écrit Luc Gwiazdzinski, le géographe auteur des Nuits d'Europe. Pour des villes accessibles et hospitalières : « A Paris, nous sommes témoins de la colonisation de la nuit par les activités du jour. » En effet, celle qui reste avec ses 27 millions de visiteurs annuels la ville la plus visitée d'Europe et du monde, fait, en revanche, triste figure comparée à Londres, Madrid ou Berlin en termes de night-clubbing. Que les citadins allergiques au moindre chahut se tiennent sur le qui-vive a bien entendu quelque chose à voir avec le fait que la Ville de Paris (intra-muros) compte plus de 20.000 habitants au kilomètre carré. Face au 890 kms carré qu'aligne la capitale de l'Allemagne, sans parler des 1.500 sur lesquels se vautre le Grand Londres, les 150 kms carrés où se replie frileusement Paname ressemblent à s'y méprendre à un placard étriqué.

En réponse à la pétition lancée en novembre 2009, le site www.parisnightlife.com a été lancé pour renseigner sur les lieux festifs de la capitale

Le bourdonnement nocturne de Barcelone semble cependant avoir inspiré la mairie. A partir de l'année prochaine, des mimes et des clowns se posteront à l'entrée des clubs pour inviter les convives à plus de discrétion et de retenue. Il est même question d'accroître la capacité et la fréquence des bus de nuit. Mais aussi d'utiliser les parcs et les musées afin de créer l'évènement. Pourtant, de récentes initiatives telles que la Chromatic Night au Centre Pompidou, les Nuits Electro SFR au Grand Palais ou bien encore cette grande soirée baptisée Die Nacht (à Montreuil) ont néanmoins laissé, malgré l'affluence excessive, un goût de trop peu aux yeux et aux oreilles des noctambules les plus aguerris.

Toutefois, pour rien au monde Eric Labbé n'est prêt à faire retomber la pression. Du 17 au 21 novembre, ses Nuits capitales ont encore une fois tentées de sortir Paris de sa torpeur comateuse. Durant cinq jours, des ultimes feux du crépuscule aux premières lueurs incendiaires de l'aurore, plus de 500 musiciens disséminés dans la cité ont fait en sorte que la nuit reste rebelle. Bus party à la Concorde et stations de métro transformées pour l'occasion en salles de concert... On pourra même s'ébattre au son de la techno sur les increvables Bateaux-Mouche. Le moins qu'on puisse parier, c'est que les fêtards, une fois sur l'eau ne risqueront pas de s'en prendre une pleine bassine sur le coin de la tronche. Fluctuat nec mergitur !

Photos : Alle Partybilder ©nuitscapitales.com; Kalte Dusche (cc)Jenah Crump Photography/flickr; Video: (cc)StreetPress TV/Youtube