Pale Grey : dans la brume électrique

Article publié le 17 février 2014
Article publié le 17 février 2014

Stro­mae l’a dit aux Vic­toires de la mu­sique, « dif­fi­cile de faire de la mu­sique tout seul ». Ponc­tué de ré­vé­rences, Best Friends, le pre­mier album de nos amis les Belges qui sort au­jour­d’hui, est aussi le moyen de rap­pe­ler que la musique est sur­tout une his­toire d’ac­cords. Ren­contre avec 3 potes que la pop a sorti du brouillard. 

Ils sont rares les groupes de mu­siques ac­tuels ca­pables de confier en deux phrases qu’ils abordent la mu­sique « en tant que consom­ma­teur ». À l’heure des sel­fies, Pale Grey ar­bore d’ailleurs deux chiens sur la po­chette de son pre­mier album, Best Friends. À l’image d’une cer­taine idée de la fi­dé­lité. Car si le disque évoque l’ami­tié, « les meilleurs amis » de Pale Grey s’ap­pellent d’abord Phoe­nix, Alt-J ou The Whi­test Boy Alive.

Gilles, le chan­teur, le concé­dera : « on fait de la mu­sique mais sur­tout pour en écou­ter ». Pale Grey a pensé Best Friends comme un album situé « à l’in­ter­sec­tion de [leurs] goûts mu­si­caux ». En réa­lité, « ce disque, c’est celui qui manque à notre dis­co­gra­phie, celui qu’on au­rait voulu écou­ter », dira Maxime, le gui­ta­riste. La Bel­gique a eu le temps de fu­re­ter dans les goûts mu­si­caux du groupe - puisque l’al­bum est sorti au prin­temps der­nier outre-quié­vrain - pour fi­na­le­ment le ran­ger dans la case « pop rock », tan­dis que les ra­dios wal­lonnes dif­fu­sait sans sa­tiété le pre­mier single « un peu hip-hop » in­ti­tulé « Sea­side ». Au­jour­d’hui, 3 des 4 membres du groupe sont venus dé­fendre leur album à Paris, à un mois de sa sor­tie en France

Pale Grey - « Sea­side »

Comme Stro­mae, dans le brouillard

C’est dans le noir que les Belges gris-pâles ont choisi de sé­duire les mé­dias. Confi­nés dans le salon d’un hôtel pa­ri­sien, Jan (cla­vié­riste), Maxime et Gilles sont sa­ge­ment assis sur un ca­napé d’époque. Du fond de la pièce, entre les ins­tru­ments dis­po­sés pour les fu­tures ses­sions acous­tiques, Pale Grey est bel et bien mal éclairé. Ça tombe bien, ce jeu d’ombre et lu­mière illustre très bien l’uni­vers doux/amer contenu dans Best Friends. Les mé­lo­dies joyeuses des chan­sons contrastent par­fois très sé­vè­re­ment avec des pa­roles ins­pi­rées d’évé­ne­ments dra­ma­tiques. « Comme Stro­mae… », glis­sera Gilles dans sa barbe de 3 jours. À l’ins­tar, aussi, de cet homme jugé pour « une chose hor­rible » et dont la des­ti­née ne se lit qu’au tra­vers du ju­ge­ment fruste des gens et des mé­dias (« Shame »). Comme cet in­di­vidu qui, au che­vet de son meilleur ami co­ma­teux, trouve enfin les mots pour lui dire qu’il est le vé­ri­table père de ses en­fants (« Confes­sion »). « Les textes concernent sou­vent des états d’âmes ou des actes dif­fi­ciles à com­prendre, ex­plique Gilles en ar­ti­cu­lant comme il faut. Ça tur­lu­pine tout le monde quand quel­qu’un com­met une chose hor­rible. On a quand même voulu abor­der des su­jets in­té­res­sants. S’il n’y a au­cune dé­cla­ra­tion d’amour dans cet album, c’est parce qu’on avait envie de par­ler des trucs dont on parle au café, avec les co­pains. » 

Il s’agit aussi de se faire plai­sir. Lu­nettes car­rées, mèche de côté et jambes croi­sées pour la cir­cons­tance, Maxime af­firme que le disque té­moigne d’un vé­ri­table ef­fort de nar­ra­tion grâce à « 10 titres conçus comme des his­toires ». Et au­tant d’épi­logues puis­qu’ « on ne sai­sit le sens de ce qu’on a voulu dire qu’à la fin du mor­ceau. » L’ADN bi­garré du groupe s’ap­pré­cie aussi dans leurs per­son­na­li­tés, « des bons vi­vants très ins­pi­rés par la mé­lan­co­lie ». 

En vé­rité, Pale Grey, ce sont sim­ple­ment des gar­çons ori­gi­naires de Mal­medy, ré­gion de la Wal­lo­nie si­tuée sur le pla­teau des Hautes-Fagnes, « au som­met de la Bel­gique », sin­gu­la­ri­sée par un re­cord de 300 jours de brouillard par an et où l’on ré­pète à l’envi une phrase à l’étran­ger : « dans les Hautes-Fagnes, at­ten­tion, tout se res­semble ! ». « Des gens sont morts per­dus, à 100 mètres de la route, ra­conte Maxime sans ric­tus mais comme Lorànt Deutsch. Il y a un côté fas­ci­nant dans ces hautes herbes qui font pen­ser à la sa­vane et aussi un côté ef­frayant, in­fes­tées de ma­ré­cages ». La ré­gion est de­ve­nue, au fil de la promo, une iden­tité propre de Pale Grey dont le nom est - vous l’au­rez com­pris - ins­piré du smog. « Si bien qu’on se re­trouve par­fois à par­ler de faune et de flore dans des émis­sions à thème ! », se marrent-ils en chœur. C’est sur­tout l’en­droit d’où ils viennent, au­quel ils ont dédié un mor­ceau – « Ho­me­land » - et dont ils n’ou­blient pas l’im­por­tance quand il faut s’étendre sur leur his­toire.

Le bus ma­gique

« En Mal­medy, c’est très rare de croi­ser quel­qu’un qui aime la mu­sique, confie Maxime en re­gar­dant Gilles d’un œil. Alors quand tu vois qu’un mec a des goûts proches des tiens, tu sens di­rect qu’il y a moyen de s’en­tendre ». Dans le vil­lage, un bus s’ar­rête sur la place une fois par se­maine et pro­pose de louer des CD. Les deux ados qui ne se connaissent pas s’aper­çoivent assez vite qu’ils gravent les mêmes disques. Puis, comme ça, dé­cident de mon­ter un groupe ex­pé­ri­men­tal. « Au début, on bi­douillait des sons avec Ga­rage Band. L’in­for­ma­tique nous ou­vrait pas mal de portes, jus­qu’à ce qu’on se rende compte qu’on en avait un peu marre de jouer tous les deux sur scène avec un ordi au mi­lieu », confie Gilles. En­tre­temps, les deux lar­rons par­ti­ront avec Jan vers Liège – le bas­tion du rock en Wal­lo­nie – l’un pour frap­per à la porte du col­lec­tif Jaune Orange, l’autre pour or­ga­ni­ser des expos, et le troi­sième pour étu­dier les langues ger­ma­niques. Au cours du voyage, se des­sine sur­tout l’idée d’amé­lio­rer la pré­sence scé­nique. Du coup, le groupe s’ins­crit à « une ré­si­dence » : « une ses­sion coa­chée dont le prin­cipe est de jouer dans un lieu so­no­risé pour amé­lio­rer le live, caler le son, la lu­mière ». En choi­sis­sant son coach, Pale Grey choi­sit aussi son pro­duc­teur en la per­sonne d’An­thony Si­na­tra, chan­teur d’Hol­ly­wood Porn Stars

Pale Grey - « Shame »

Au­jour­d’hui, Pale Grey est donc un groupe prêt à man­ger mais loin d’être ras­sa­sié. Les deux lea­ders, Maxime et Gilles, of­fi­cient tous les deux dans d’autres pro­jets plus ou moins im­por­tants (Dan San et Tsu, ndlr) et vous re­gardent avec des yeux de mer­lants frits quand on ose de­man­der si ce n’est pas un peu too much. « On ne peut pas s’en em­pê­cher, ré­torque Gilles. Quand tu es pas­sionné de mu­sique, t’es obligé de t’in­ves­tir dans des trucs dif­fé­rents pour as­sou­vir tes en­vies ». C’est connu, quand on conduit dans le brouillard, mieux vaut uti­li­ser plu­sieurs phares. 

À écou­ter : Best Friends de Pale Grey (sor­tie le 17 fé­vrier 2014).

À voir : Pale Grey sera en concert à la Flèche d'Or le mardi 18 fé­vier 2014.