Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf : à la merveille

Article publié le 14 janvier 2015
Article publié le 14 janvier 2015

Dans un effort qui tient du cadavre exquis, l’un des meilleurs auteurs de chansons françaises et un éminent trompettiste ont décidé de mettre en musique le chef d’œuvre de Lewis Carroll. Si le disque intitulé Au Pays d’Alice est réussi, vous ne saurez pas comment les auteurs ont fait. Le cheminement artistique se résumant à « un grand saut dans le vide ». Rencontre.

En milieu d’après-midi, le bar tintinnabule encore. Animées par des gestes prestes, les cuillères se cognent sur les tasses et les soucoupes glissent sur les tables avant de s’arrêter dans le creux des mains qui secouent aussitôt des sachets de sucre. Derrière le comptoir, une machine rouspète avant de cuire à l’étuvée dans un nuage de fumée. L’engin prend soudainement l’apparence d’un gros monsieur à moustache qu’on aurait oublié de satisfaire à cause du roulement des clients.

« Le risque de se ridiculiser »

Par le tintamarre ambiant, les conversations se font et se défont par-dessus la table, les bras croisés et les coudes sur la table, dans la plus pure tradition du bouche-à-oreille. Les tables de deux semblent soumises à un engrenage rodé par la mécanique des corps qui alternativement se lèvent et se rassoient pour les besoins de la communication. Au centre des convenances, seuls deux individus ont décidé de ne pas imprimer le même rythme. Nonchalamment installés sur une table à quatre, l’un avale machinalement des litchis tandis que l’autre s’abandonne à la souris de son ordinateur. Bien malin qui reconnaîtrait les passeurs d’histoires merveilleuses quand ils ont eux-mêmes décidé de se fondre dans la scénographie du quotidien.

Oxmo Puccino porte un gilet noir sur un t-shirt noir. Ibrahim Maalouf, un sweat à capuche gris chiné qu’il a fermé-éclairé jusqu’au cou. Par dessus la vaisselle qui continue de tintinnabuler, ils expliquent à demi-mot qu’ils ne souviennent plus de la première fois où ils ont rencontré Alice. Peut-être à l’école, peut-être au cinéma ou peut-être à la télé. En revanche, les deux artistes se rappellent très bien du sentiment qui les a habités quand ils l’ont retrouvée. La liberté. La principale valeur qu’Oxmo Puccino - l’ancien rappeur parisien devenu « le meilleur auteur de chanson qu’on est en France » dixit son collègue - et Ibrahim Maalouf - illustre musicien récemment lauréat du prix Sacem « capable de vous faire un morceau même s’il tombe sur sa trompette » dixit son collègue - partage. « Une liberté qui ne suit pas une souffrance, mais une liberté légère que l’on s’accorde. » Quand il parle, Oxmo respecte chaque syllabe qu’il fait tourner dans sa bouche. Comme un litchi.

C’est aussi de la sorte qu’il déclame la plupart des textes sur Au Pays d’Alice, le disque librement inspiré de l’œuvre de Lewis Carroll. La voix du rappeur raconte très distinctement les aventures merveilleuses de l’héroïne, entre une partie de criquet, un lapin hyperactif, 6000 tortues et une chenille qui fume le narguilé. Pourtant, au-delà de la diction, ce sont « le psychédélisme, les personnages, le non-sens et les jeux de mots qui [l’]ont impressionné ». Autant d’éléments que l’écrivain anglais a, rappelons-le, proposés en pleine époque victorienne, au milieu du XIX siècle. « Complétement fou », ajoute Oxmo, en crachant un noyau. L’hommage ne l’est pas moins. Lorsque le festival d’Île-de-France propose à Ibrahim Maalouf de trouver un concept sur le thème des merveilles, le musicien pense tout de suite à Alice et son pays. Lorsqu’Oxmo reçoit l’appel d’Ibrahim pour faire partie de la féérie, il pense tout de suite à « un saut de le vide ». Rien de bien vertigineux, l’artiste a toujours fonctionné comme ça, au moins depuis 1998 et son premier album culte, Opera Puccino. « Dans mon travail, je me mets en danger systématiquement, explique-t-il. Je prends même le risque de me ridiculiser. »

Passeurs malgré eux

Pendant qu’Oxmo soigne son atterrissage, Ibrahim Maalouf réunit un orchestre pour mettre en scène le projet. En très peu de temps, les deux artistes organisent un concert et donne le la à ce qui deviendra, trois ans après, un disque de 15 titres. Durant ce laps de temps, ils ne se rencontreront presque jamais. Occupés par la promo de leurs albums respectifs (Illusion pour Ibrahim Maalouf et Roi Sans Carosse pour Oxmo Puccino), les intéressés répondent ensemble qu’ils n’avaient tout simplement « pas le temps ». L’esquisse des paroles et de la musique sera donc couchée par correspondance avant qu’Ibrahim n’enregistre en studio, souvent avec une maîtrise (chœur d’enfants). De l’aveu du compositeur : « l’idée, c’était d’écrire les morceaux de manière à ce que n’importe quel chœur amateur puisse les chanter ». 

Extrait de la fabrication de l'album Au Pays d'Alice.

Soumise à l’origine par le festival pour être ensuite entretenue par les deux musiciens, la dimension pédagogique d’Au Pays d’Alice les a amenés à se muer en « passeurs malgré eux ». Oxmo déroule : « La référence à Alice est classique, nous on l’a détourné. On a rendu familier quelque chose dont les jeunes n’auraient peut-être jamais entendu parler de manière séduisante à l’école ». Tour à tour très critiques sur l’Éducation nationale française – « manque de temps, manque de méthode » - Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf cultivent un certain goût pour l’improvisation. Un processus de création que le trompettiste enseigne à Paris. « La composition, c’est de l’improvisation, clame-t-il d’une voix très douce. Tout n’est pas forcément un héritage de la théorie. Notre crédo, c’était d’être libre. Ce qui est énorme comme objectif. C’est ce qui nous a guidé du début à la fin. Ce n’est pas forcément facile mais ça reste un registre dans lequel on se sent bien. »

« On a posé le truc et ça a marché ». On ne pourra mettre que 9 mots sur le cheminement artistique qui a conduit Au Pays d’Alice. Mais la vérité, c’est qu’il n’y en a très peu. Et que l’on trouvera autant d’explications à donner sur le premier album du duo que sur l’excitation du lobe temporal puis de l'inspiration de Lewis Carroll, ce beau jour de 1865.

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Écouter : Au Pays d'Alice d'Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf (Mi'ster)

Voir : Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf présenteront Au Pays d'Alice du 13 au 18 janvier 2015, à l'espace Oppidum, à Paris, dans le 3ème.