Où finit lEurope ?

Article publié le 27 mai 2002
Publié par la communauté
Article publié le 27 mai 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Voyage entre les nouvelles colonnes dHercule de lUE, entre valeurs juridiques et considérations géopolitiques.

Au cours des derniers mois il nous est souvent arrivé dentendre sélever les voix de ceux qui espèrent voir, dans un futur relativement proche, Israël entrer dans lUnion européenne.

Le débat autour de lélargissement de lUnion est bien vif, en particulier depuis la création de la Convention européenne pour les futures réformes institutionnelles. Il apparaît donc nécessaire de comprendre jusquoù sétend lEurope ou jusquoù elle peut sétendre. Par exemple, je crois que personne ne conteste le fait que lAlbanie soit en Europe, mais lon ne parle jamais de son intégration future dans lUnion. Dautres sintéressent au cas turc, peut-être le plus discuté, tandis quau même moment sélèvent des voix en faveur Israël et même de la Russie (des voix inimaginables il y a cinq ans).

La question à laquelle il faut répondre est toujours la même : où finit lEurope ?

La frontière à laquelle je me réfère nest pas uniquement géographique ou géopolitique, mais se définit essentiellement en termes de culture et de valeurs.

Si lEurope avait été conçue dun point de vue essentiellement géographique, beaucoup se seraient mis daccord sur une entité continentale sétendant jusquà la frontière russe à lest et turque au sud-est, partant du présupposé quen en ce qui concerne les autres points cardinaux, il ny a pas de problèmes de définition.

Si lon se fie à cette vision géographique, qui trouve dailleurs sa confirmation dans les traditionnelles représentations cartographiques européennes, aussi bien la Turquie que la Russie seraient à moitié européennes, il ny aurait aucun doute concernant lAlbanie, alors quIsraël ne serait même pas mentionnée.

Si lon adopte à présent un point de vue culturel, il est clair que lanalyse devient plus difficile, mais également plus en prise avec notre question récurrente : où finit lEurope ?

De ce point de vue, il faut définir dabord quelles sont les valeurs communes de lEurope, pour poser ensuite les distinctions. Pour une grande partie de la tradition européiste, les racines culturelles de lEurope se trouvent dans le christianisme, même sil serait préférable de parler de christianismes au pluriel, à partir du moment où coexistent dans lEurope daujourdhui, catholicisme, protestantisme et orthodoxie. Pourtant si lon se fie à cette optique religieuse, cela implique dexclure de lélargissement les pays non chrétiens comme la Bosnie, lAlbanie et la Turquie, et dy inclure la Russie orthodoxe et Israël (considérant le judaïsme comme le grand frère du christianisme).

Cette division ne paraît pas non plus satisfaisante, à partir du moment où il est indéniable que la Bosnie et lAlbanie sont européennes, au même titre que lItalie ou lAutriche, alors que les doutes subsistent autour de la Russie et dIsraël, même en présence daffinités culturelles.

Dun point de vue principalement politique, je trouve très discutable lexclusion de la Turquie ; en effet, lEtat turc a, au cours de lhistoire, beaucoup plus gravité autour du continent européen que du continent asiatique, sans oublier quil est membre de lOTAN depuis ses origines, précédent même en cela la très européenne Allemagne : il serait mesquin de décider quun Etat fait partie de notre équipe seulement quand cela nous arrange, par conséquent un tel critère est à exclure.

Dautres soutiennent que Berlin, capitale de lAllemagne, est désormais devenue la deuxième ville turque du monde après Istambul. Cela nous amène à réfléchir à la dynamique dinclusion-exclusion présente dans nos sociétés à forts taux dimmigration et à la fracture qui pourrait surgir de cette dynamique. Pour autant cela ne me paraît pas être un argument décisif en faveur de lentrée de la Turquie dans lUnion, en effet si lon suivait une telle logique, il faudrait souvrir au monde entier : combien de non-européens vivent à Paris ou à Londres ?

Il nen reste pas moins que le problème a de multiples facettes et quil est dampleur considérable.

Cela vaut également pour le cas de la Russie et dIsraël.

Le débat qui entoure ces deux Etats est très récent comparé au cas turque, mais je le crois plus facile à résoudre. Ces deux pays présentent en effet des affinités historiques, politiques et culturelles avec lEurope, mais ils présentent aussi des limites qui, bien que de natures différentes, ne permettent pas de penser à une intégration totale.

La Russie est une grande puissance mondiale (le "Heartland" auquel le spécialiste anglais de géopolitique Mackinder a consacré des pages mémorables) et cest pour cette raison que son inclusion bouleverserait fortement les équilibres actuels de puissance et conduirait paradoxalement lEurope à être « annexée » à la Russie plutôt que linverse. Les relations avec la Russie ne doivent pas pour autant être tendues en vertu de cette considération ; elles pourront suivre la voie du partenariat comme cela est le cas à légard des Etats-Unis ou du Japon. Il serait vraiment inimaginable de voir lEurope sétendre de lIrlande à Vladivostock !

Le cas dIsraël présent une difficulté plus politique que géopolitique. Israël a été créé par les Occidentaux, sous forte influence américaine, en apparence pour réparer la tragédie des massacres de la Shoah, en réalité pour disposer dun avant-poste occidental au Moyen-Orient, avec lobjectif dinfluencer la politique de cette région.

Lhistoire de lEtat dIsraël, de sa naissance jusquà aujourdhui, nest assurément pas idyllique. A lheure actuelle lon voit remonter à la surface le rôle déstabilisateur dun Etat construit sur ces bases et qui ne se comporte assurément pas comme le suggère le modèle démocratique européen, espace politique dont il voudrait depuis peu faire partie. LEtat dIsraël fait partie du Moyen-Orient, quil le veuille ou non, et si cet état de fait était plus sérieusement pris en considération par ses gouvernants, peut-être pourrait-il avancer dun pas plus sûr vers la détente avec ses voisins. En plus de tout cela le rôle de la religion juive et des partis fondés explicitement et de façon intransigeante sur celle-ci sont des facteurs déterminants dans le fonctionnement du système politique israélien- aspect qui nexiste pas à lintérieur de lUnion : comment un Etat fondé sur la « veritas » religieuse, qui en tant que tel nadmet pas dexception, pourrait se conformer à l « opinio » civile sur laquelle est fondé le modèle politique européen ? Les distances sont considérables.

Dans ce cas également, la nonintégration ne signifie pas labsence de rapports mais plutôt des relations rendues régulières par linstitution dun partenariat ad hoc et par un renforcement des contacts diplomatiques.

La question des frontières de lEurope est extrêmement délicate mais peut-être lon peut y apporter une réponse satisfaisante en faisant appel au nouveau concept de citoyenneté européenne élaboré à Nice et inscrit dans la Charte des droits fondamentaux.

Le limes de lUnion européenne pourrait être défini par le respect des droits rattachés au concept de citoyenneté européenne, sans négliger les aspects géopolitiques sus-mentionnés ni les aspects économiques déjà bien connus. Cela permettrait de résoudre le problème posé par la Turquie et les autres pays candidats, en maintenant les considérations précédentes concernant Israël et la Turquie.

Ainsi la citoyenneté européenne se pose comme le critère de base nécessaire, si ce nest fondamental, pour décider qui est européen et qui ne lest pas. Un tel critère ne doit pas simplement sappliquer à ceux qui désirent entrer dans lUnion mais également à qui en fait déjà partie : il est clair quune France qui serait gouvernée par Le Pen, avec des politiques allant à lencontre des droits fondamentaux, se déplacerait elle-même au delà du limes quelle a participé à construire.

La Convention européenne devrait également affronter ce débat qui nest pas un débat de forme comme il pourrait sembler, mais bien un débat de substance. Si vous mautorisez la métaphore, cela nest pas seulement une question de quantité, mais aussi et surtout de qualité : la construction européenne a besoin de fondements clairs et solides et la charte des droits fondamentaux peut et doit en être le pilier portant.