Où est passée la Toscane rouge?

Article publié le 11 juin 2015
Article publié le 11 juin 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'analyse post-élections de Café Babel Florence : nous avons interviewé le politologue Marco Tarchi, professeur d'Analyse et théorie polotique de l'Université de Florence et expert de populisme.

Le 31 Mai 2015 se sont déroulées les élections régionales dans sept régions italiennes dont la Toscane. Malgré que le Parti Démocrate ait réussi à gagner là comme dans les autres régions, on remarque l'indiscutable avancée de la Ligue du Nord et de l'abstentionnisme. Le leader Matteo Salvini, avec ses discours pétris de populisme aurait-il réussi à se frayer un chemin dans la Toscane dite «rouge»? La subculture rouge composée de civisme et de militantisme cèderait-elle le pad à l'abstentionnisme?

L'analyse des flux électoraux, dirigée par le CISE (Centre Italien d'Etudes Electorales) nous montre combien la victoire de Salvini n'est qu'une demi-victoire : seuls 48,3% des ayant le droit de vote ont effectivement voté, et malgré que le président sortant soit arrivé a être confirmé au premier tour, il a perdu 12 points par rapport aux élections de 2010. La Ligue du Nord par contre, avance en se positionnant à la deuxième place avec 20% des voix.

Qui a voté pour la Ligue du Nord?

Le parti de Salvini en Toscane est arrivé à gagner 10 points supplémentaires par rapport à 2010, 14 de plus qu'aux européennes de 2014 et 15,5 qu'aux politiques de 2013. Les flux montrent que l'érosion a été faite à droite, à savoir en atteignant les votes du bassin électoral des autres partis anciennement alliés. Forza Italia et le NCD-UDC sont les vrais perdants de cette épreuve. La droite modérée continue d'être  le grand absent du panorama italien et si dans la première République les bénéficiaires du manque d'alternatives étaient les démocrates chrétiens, aujourd'hui ce sont les populistes de la Ligue, plus encore que ceux du Mouvement Cinq Etoiles. Le résultat est presque escompté en Toscane ne doit donc pas nous rassurer, le PD risque de devenir une nouvelle baleine blanche, avec quelques nuances de rouge, alors que l'électeur de droite laissé sans alternatives se radicalise ou s'abstient.

Il faut aussi dire que les partis comme la Ligue du Nord ont souvent un mouvement fluctuant, autant ils font le plein de voix aujourd'hui, autant ils sont susceptibles de les perdre, mais dans l'état actuel des choses ils ne risquent pas de les perdre de sitôt. L'habileté de Salvini est de parler aux tripes de l'italien moyen est peut-être plus dangereuse que celle qu'avait Bossi à son époque, lorsque l'ennemi était le terrone (l'italien du sud) e pas encore le neggar (l'immigré de couleur).

Aujourd'hui nous avons les yeux rivés sur nous et la situation économique semble toujours plus bloquée, tous des éléments qui s'ajoutant les uns aux autres, ne reflètent pas un futur radieux pour l'Italie qui se voudrait européenne.

Entretien avec le professeur Marco Tarchi

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Nous avons choisi d'interviewer le politologue Marco Tarchi, professeur d'Analyse et théorie politique à l'université de Florence, et expert de populisme (dont la nouvelle édition de son livre L'Italia populista est récemment sortie aux éditions Il Mulino).

CB : Professeur, les élections régionales en Toscane ont enregistré la victoire du PD, cependant par rapport aux élections européennes de l'année dernière, le parti de Renzi per presque 10%. Comment interpréter un tel résultat dans une région dite «rouge»?

MT : Cela dépend des perspectives que l'on adopte. Si on le compare à ce qui s'est passé en Ombrie et pour certains aspects en Emilie-Romagne, on peut voir ça comme un résultat rassurant. Dans l'absolu, c'est différent parce que le PD est habitué à cueillir les fruits  d'une forte identification de son électorat édifiée au fil des années. Voir une bonne partie de son électorat disparaître dans l'abstentionnisme est un signal alarmant. Une séparation temporaire peut déboucher sur une réconciliation, mais peut aussi être l'antichambre d'un divorce.

CB : Beaucoup soutiennent que la cause du recul général des votes PD soit du à la chute de confiance dans le gouvernement Renzi de la part des électeurs plus radicaux, cependant, le candidat sortant Enrico Rossi est membres de cette minorité à l'intérieur du parti. Selon vous quelles sont les causes spécifiques qui ont porté Rossi à un score aussi bas?

MT : Pour vous répondre avec certitude il faudrait se baser sur un sondage conduit à la sortie des isoloirs ou dans les jours successifs, pour avoir au moins un échantillons des électeurs, et nous n'avons pas ces données. On ne peut que se limiter aux conjectures, on peut supposer que le profil de Rossi, fidèle à la ligne (Pci-Pds-Ds) lui ait permis de limiter le départ des électeurs de la gauche traditionnelle, alors que la tranche modérée attirée par la figure de Renzi triomphant en 2014 a probablement effectué un virage au centre ou à la droite du parti, et ait décidé pour cette fois de maintenir un rôle d'observateurs. Quant au jugement sur les politiques du gouvernement régional, je ne sais pas combien il ait pesé dans une région où, dans le bien comme dans le mal, les habitudes électorales semblent bloquées.

CB : Les 20% obtenues par le groupe Ligue du Nord- Fratelli d'Italia ont provoqué la surprise. L'année dernière ils s'arrêtaient à 5,8%. Comment expliquez-vous un tel exploit? Et selon vous, cela indique-t-il que l'avenir de la droite italienne sera de plus en plus extrémiste?

MT : Le résultat était à prévoir, tant et si bien que je l'avais conjecturé lors de quelques entretiens avant les élections.  La Ligue du Nord intercepte les voix des citoyens préoccupés de certains phénomènes sur lesquels les autres partis, par crainte de tenir leur image,  se limitent à formuler des auspices débonnaires : en première ligne, les flux migratoires. Au delà des escarmouches polémiques et rhétoriques, il s'agit de questions sérieuses, qui suscitent l'inquiétude dans des tranches de population toujours plus amples. Si Salvini et les siens restent les seuls à en parler, le phénomène ne pourra que s'amplifier. Quant au présumé virage à droite de la Ligue, j'ai de forts doutes : d'un coté, les positions rigides sur ces sujets étaient déjà tenues par Bossi à son heure de gloire. Il n'y a pas qu'un public de droite qui est sensible aux protestations de la Ligue. Il faut plutôt parler d'un électorat à la sensibilité populiste, qui provient de droite, de gauche et même du centre. C'est un phénomène déjà constaté dans plusieurs pays, en France avec le Front National, mais pas que.

CB : Une autre donnée très éloquente est le taux d'affluence aux urnes, qui plafonne à 47,83% (à savoir1.303.663 de la population ayant le droit de vote). C'est un indice de manque d'intérêt envers les élections régionales ou est-ce que ça représente un éloignement supplémentaire de la classe politique déjà entamé?

MT : En soi, les élections régionales n'ont jamais été sous-estimées par les citoyens, encore moins lorsqu'elles sont liées d'aussi près à la politique nationale. La raison de l'augmentation de l'abstentionnisme est ce mélange de déception et d'intolérance vis à vis de la classe politique qui s'est désormais répandu dans la population. Constater chaque jour la propagation des scandales entre politiques professionnels et leur subordination aux centres de pouvoir économique et affairistes ne peut que produire ce genre d'effets. Beaucoup ont l'impression que leur vote ne sert à rien et que lq visibilité qu'on veut bien leur concéder n'est autre qu'une fiction, parce que chaque décision qui compte vraiment est soustraite au contrôle des citoyens.

CB : Lors de la campagne électorale des différents partis en course pour ces élections, en Toscane comme ailleurs, on a parlé bien peu des questions strictement régionales et beaucoup plus des gestes du gouvernement Renzi. Comment pensez-vous que la communication politique ait été gérée ces derniers temps?

MT : Renzi a imposé le style de communication qui a servi de toile de fond à cette campagne électorale comme aux européennes de l'année dernières. Fidèle aux enseignements des manuels et des experts de marketing, le premier ministre a voulu enjamber, voire annihiler, le dialogue avec l'électorat des partis, y compris su sien, en incarnant à lui seul ce dialogue. Cette nouvelle vague de personnalisation, à la suite de vingt années de Berlusconi, force des choses a propulsé la politique national sur le devant de la scène.

CB : Après ce résultat qui a vu une victoire numéraire du PD (5 régions sur 7), mais une importante diminution des consensus pour Renzi et les prémices de sécessions internes de plus en plus marquées, comment pensez-vous que l'action du gouvernement pourrait en subir les conséquences au niveau national?

MT : Pour le moment, Renzi n'a pas l'air de vouloir mettre en sourdine son image d'homme d'action qui enjambe critiques et objections : il avance comme un rouleau compresseur. Son caractère et sa mentalité lui font percevoir les médiations comme négatives : d'inutiles pertes de temps. Mais il faut voir si le parti allié, le NDC le suivra jusqu'au suicide électoral.