OTAN/Strasbourg : où se situe la véritable violence ?

Article publié le 22 avril 2009
Article publié le 22 avril 2009
Strasbourg, Sommet de l'OTAN Par Julie Beckrich et Bruno Veltein Photos de Guillaume Durousseau, Benoît Beck et Charles Romain « Il y a assez de déserts ou de terrains militaires pour que les grands de ce monde se rencontrent sans perturber le quotidien de centaines de milliers de personnes pendant plusieurs jours … pour un coût qui permettrait de sortir de la détresse des millions de personnes ».
Cette remarque, publiée sur le blog des Dernières Nouvelles d’Alsace a été postée quelques jours avant le début du sommet de l’OTAN à Strasbourg (les 3 et 4 avril derniers). Derrière une apparente naïveté, le commentaire de l’internaute met le doigt sur quelques unes des principales questions et polémiques qui ont accompagné l’événement.

Le sommet de l’OTAN et le contre-sommet organisé en réaction à Strasbourg, ont en effet été particulièrement révélateurs de la tonalité (ultra)sécuritaire qui domine le discours politique français ces dernières années. Le traitement médiatique de l’organisation de ces événements – souvent instantané et peu nuancé – a joué un rôle non-négligeable dans l’installation de cette atmosphère sécuritaire. Avec quelques jours de recul, Café Babel Strasbourg propose de s’interroger sur deux notions aujourd’hui largement galvaudées, celles de sécurité et de violence, dont les paradoxes n’ont pas manqué d’être soulignés durant ces quelques jours hors du commun.

Avant, pendant et après le sommet : la figure absolue de la « tolérance zéro »

Pour accueillir le sommet anniversaire de l’OTAN, et le sommet des anti-OTAN, Strasbourg a été gratifiée de « la plus grande opération de sécurité menée sur le territoire français. », selon les propos de la Ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie. Avec 45 compagnies de CRS sur les 60 que compte la métropole, auxquelles s’ajoutent des compagnies de gendarmerie, dont certaines venues de Guadeloupe, c’est l’artillerie lourde que l’on a sortie pour l’occasion. Justifiant l’importance de ce dispositif par l’ampleur de la menace, la ministre de l’Intérieur, avec la Préfecture du Bas-Rhin, a mis en œuvre une longue liste de mesures « de sécurité ». Ainsi a-t-on conçu un zonage de sécurité, étendu le système de vidéosurveillance, paralysé le trafic ferroviaire, fermé les écoles (plus d’une semaine avant le début du sommet pour certains bâtiments), « délocalisé » les sans-abris, libéré des cellules de prison. Et la liste est encore longue. OTAN1.JPG

Tout cela aura démontré que la notion de sécurité est toute relative. Peut-elle consister en un catalogue de mesures de police ? Le sentiment même de sécurité n’est-il pas « atteint » par les mesures prises en vertu de sa protection? C’est en tout cas ce qu’ont ressenti nombre de Strasbourgeois pendant, et juste avant le sommet. La violence latente que représente la présence ostentatoire de forces de sécurité, l’entrave à des libertés fondamentales comme à celle d’aller et venir par la mise en place d’un système de zonage, à la libre-circulation avec la fermeture de l’espace Schengen, ou encore l’atteinte à la liberté d’expression illustrée par l’interdiction d’afficher des drapeaux de la paix anti-OTAN, sont autant de formes de violence détournée auxquelles ont pu être confrontés les Strasbourgeois le temps du sommet.

Si on ajoute à cela une présence policière devenue oppressante bien avant le début du sommet lui-même, la multiplication des contrôles, la fermeture prématurée et maladroitement justifiée du campus universitaire, l’extension du système de vidéosurveillance, on n’aura qu’un bref aperçu des transformations subies par la ville à l’occasion du passage des 28 chefs d’Etat et de gouvernement venus participer au sommet. Mais ces mesures d’un niveau rarement atteint se justifiaient-elles à l’occasion d’un tel événement?

OTAN5.JPGQuand le spectaculaire l’emporte sur l’essentiel

Strasbourg, à l’occasion du sommet de l’OTAN (et surtout pendant les quelques jours préparatoires) a été décrite par la presse comme un « bunker » ou encore comme une « ville assiégée ». Le monde médiatique n’a pas manqué d’imagination pour décrire le cadre extraordinaire dont la ville s’est vue « dotée » malgré elle.

La rhétorique des médias a été assez symptomatique de la tendance actuelle à la valorisation du spectaculaire et du passionnel aux dépens de l’essentiel, négligeant alors le fond des choses. Relayant un discours des autorités publiques parfois très stigmatisant sans bien toujours nuancer les faits (et sans en rapporter tous les éléments), les médias jouent (peut-être malgré eux) un rôle certain dans la diffusion du message ultrasécuritaire du gouvernement (« Otan: La sécurité au sommet » JDD 30.03.09).

Le discours de la Ministre de l’Intérieur, venue contrôler le dispositif de sécurité à Strasbourg, a été à ce titre symptomatique d’une tendance à la simplification politique dans la désignation des « groupes menaçants » censés justifier le déploiement de mesures sécuritaires.

D’abord, la Ministre de l’Intérieur a identifié ce qui représente le « risque majeur » du sommet-anniversaire de l’OTAN : le tant couru et si facile risque terroriste, devenu le leitmotiv des états occidentaux après les attentats du 11 Septembre. Au même moment pourtant, l’administration Obama marquait sa détermination à rompre avec la logique de l’administration Bush centrée sur la lutte contre l’Axe du Mal, en renonçant à l’expression « guerre contre le terrorisme »…

Puis, poursuivant l’identification des principales menaces, MAM a évoqué les « manifestants violents venus de l'Europe entière », ou encore les « casseurs » qui se glisseraient dans les rangs des contre-sommettistes. Le risque, dans la communication d’un tel discours au grand public, est de faciliter l’amalgame entre les protestataires du contre-sommet et ceux d’entre eux qui usent de la violence. Après l’événement, les médias se sont pour la plupart contenté de rapporter les actions des « casseurs », et plus précisément des black blocks, éléments hétéroclites encore peu connus du grand public avant le sommet, au détriment du grand nombre des anti-OTAN venus dénoncer les méthodes guerrières de l’OTAN. Qui se souvient avoir entendu parler du contre-sommet pour d’autres raisons que pour les « casseurs » qui s’en sont servis de camp de base pour sévir dans le quartier déjà déshérité du Neuhof ? La stigmatisation, voire parfois le déni de certains aspects de la mobilisation « anti » créent la confusion quant aux mécanismes qui ont fait aboutir à un tel « désastre ».

OTAN3.jpgJustifier le dispositif : la théorie de l’ennemi invisible

Le colonel Cotard, en charge de la communication pour la région militaire pour le grand Est, a expliqué le déploiement d’un tel dispositif par son caractère dissuasif : « il s’agit de créer une sorte d’incertitude chez les gens qui veulent nuire à la bonne tenue du sommet ». Il semble que l’on soit allé plus loin dans le raisonnement sécuritaire : vider le mois dernier la prison de Kehl - qui devait fermer avant l'été - de ses détenus, en prévision de potentielles gardes à vue d’anti-OTAN témoigne de la tendance générale à la présomption de culpabilité.

La ministre de l’Intérieur quant à elle, pour justifier l’ampleur du dispositif de sécurité élaboré, a usé de la facilité : "Des forces de police et de sécurité, il y en a toujours trop avant et jamais assez après quand il s'est passé quelque chose." Finalement, n’est-on pas passé d’un prétexte à un autre ? A la menace terroriste justifiant un tel recours à la force et à la violence symboliques, on peut adjoindre le prétexte que constituent non pas les « casseurs » dans leur réalité propre, en soi nécessairement condamnable, mais bien dans l’image qu’ils renvoient. Comment ne pas justifier en effet ultérieurement des mesures encore plus ostentatoires lors d’un prochain sommet de ce type sur le sol européen ?

Les amalgames, trop nombreux, semblent avoir eu pour effet d’empêcher la visibilité d’un mouvement dont la légitimité s’est vue insidieusement remise en question tout au long de ces jours qui ont précédé et suivi le sommet (affaire des drapeaux, multiplication des contrôles d’identité, surveillance accrue…).

La tenue d’événements de protestation en réponse à des sommets mondiaux officiels est devenue le mode d’expression à part entière d’un mouvement alternatif s’opposant aux logiques du capitalisme et de la mondialisation. Les contre-sommets de l’OTAN, du G8, de l’OMC, le forum social mondial de Porto Alegre répliquant au forum économique mondial de Davos font entendre une voix dissonante à des événements affichés comme officiels (presque imposés de manière autoritaire…). Comment comprendre la démarche et l’organisation de ces événements ? A qui d’ailleurs l’attribuer ? L’hétérogénéité et la grande ampleur du mouvement sont deux caractéristiques notables dont les responsables publics, Ministère de l’Intérieur en tête, n’ont pas manqué de souligner la désorganisation pour justifier une reprise en main de l’organisation de la manifestation « anti » qui devait réunir des milliers de manifestants pacifiques.

OTAN2.JPGQue restera-t-il de ce sommet ? Particulièrement au niveau local ?

A l’heure du bilan, Strasbourg sort-elle renforcée de cet événement? Aura-t-il ajouté une couche de verni à l’image de « capitale de la paix » dont bénéficie Strasbourg, et qui devait justifier la tenue ce sommet anniversaire au sein de ses remparts ?

Du point de vue de la rentabilité politique en tout cas, il y a fort à douter que l’équipe municipale ne tire un quelconque bénéfice en termes d’image auprès de la population. En témoignent les réactions majoritairement hostiles d’une population globalement irritée par le cirque incessant et excessif d’une ronde policière.

La municipalité aujourd’hui avoue sans équivoque n’avoir pas eu son mot à dire face à une décision prise par les gouvernements français et allemands en lien avec l’OTAN et les Etats-Unis. Roland Ries, maire de Strasbourg (PS), n'a pu que se contenter de faciliter le travail des organisateurs.

Quand on se rappellera le sommet de l’OTAN organisé à Strasbourg, c’est la violence qui reviendra immédiatement à l’esprit du grand public européen. Particulièrement les dégâts causés par les actions des black blocks, qui semblent avoir émergés comme la « curiosité » du sommet. Pourtant, leur action - certes bruyante et dont on ne peut que s’offusquer - ne doit pas masquer les autres formes de violence qui ont traversé ces quelques jours.

Par ailleurs, il est intéressant de constater à quel point la stigmatisation d’un certain nombre d’acteurs violents venus parasiter – de façon pourtant prévisible – le sommet a pu contribuer à délégitimer de façon insidieuse un mouvement qui avait toute sa place dans le débat public à côté de la venue d’Obama à Strasbourg.

On a confondu beaucoup de choses lors de ces quelques jours hors du commun. Pas sûr que cela ne serve de leçon.

Annexe de Léo T. - en réponse à la question "Qui sont les manifestants?"

Du contre sommet de l’OTAN, le monde n’a souvent vu que des habits noirs sur un fond enflammé. Pourtant la contestation multicolore ne saurait être illustrée que par le seul monochrome de la violence. Riche d’une constellation de nationalités, de partis politiques, de syndicats, de collectifs et autres groupuscules, elle fut aussi rejointe par de simples citoyens sous les multicouleurs fédératrices du pacifisme. Petite revue des drapeaux et des idées du contre sommet de l’OTAN à Strasbourg *.

(l’auteur ne prétend en aucun cas atteindre ici l’exhaustivité).

Qui sont les manifestants ?

Il est à noter l’absence de milliers de pacifistes allemands bloqués du côté allemand du pont enjambant le Rhin.

Chez les partis politiques : Die Linke, le Nouveau Parti Anticapitaliste, le Parti Communiste Français, les Verts, le Parti de Gauche. Chez les syndicats : Confédération Nationale du Travail, SUD, Force Ouvrière, Confédération Générale du Travail. Parmi les multiples organisations et collectifs : Mouvement pour la paix, Stop the war coalition, CNDUK (anti nucléaire), Collectif femmes en noirs Womens international league for peace and freedom (sections anglaises et françaises), Attac, No pasaran, Partizan, Alternative libertaire, le Parti communiste marxiste-léniniste et son pendant turc MLKP, etc.

Des banderoles grecques, d’autres représentant Turin, Naples, Rome, Plymouth ou Manchester, des revendications pro palestiniennes, Erdogan et le mouvement kurde, les journaux Die junge Welt ou Socialiste Worker achèvent de rendre ce criard tableau aussi riche en sensibilités que barbouillé.

Que veulent-ils ?

Car barbouillé en a été le message. Rendu inaudible par les violences, le slogan unique ‘non à l’OTAN’ avait déjà été tiré en de nombreux crûs différents selon les chapelles (précédemment citées et autres). Retenons que l’OTAN y est vue comme l’offensif bras armé et sans honneur du système capitaliste ou d’intérêts libéraux particuliers, menant à la guerre et non à la paix. Accusations de néo-colonialisme ou de déni de démocratie, de viol de l’ONU et de ses valeurs, de militarisation et de nucléarisation des sociétés, ou encore portées sur des dépenses pouvant être autrement utilisées dans le contexte de la crise dudit système, etc.

Le congrès international « Non à l’OTAN- non à la guerre. 60 ans sont assez » a proposé de multiples ateliers étudiant par exemple les justifications politiques, les interventions et les stratégies militaires, ainsi que les coûts tant économiques qu’écologiques de l’OTAN, béquille guerrière soutenant une vision globale du monde réfutée. Ainsi ce refus de l’OTAN devient aussi celui du non au Traité de Lisbonne, comme tenant d’une même vision ultralibérale de l’Union Européenne et de ses intérêts. Une Europe de la défense, soucieuse de ses valeurs et non inféodée aux Etats-Unis, est à la rigueur souhaitée.

Ailleurs qu’à la manifestation.

Au-delà des messages politiques, le contre sommet a aussi été un lieu de rencontre. Le Village s’est paré d’allures de festival, de kermesse culturelle et internationale. Beau temps, clowns, familles et chiens, bottes de paille habitées, barbecues, Volksküche gratuites, concerts, ballets permanents des hélicoptères de la police, ont participé de cette ambiance festive que n’ont pas su rendre les médias, interdits de présence dans le camp qu’ils étaient.

Le contre sommet de l’OTAN fut, par ses multiples contradictions mais aussi par sa furieuse envie de vivre, une parenthèse temporelle dont il eut été dommage de ne pas rendre compte ici.