Oscars 2012 et The Artist : « oh putain génial », c'est muet

Article publié le 27 février 2012
Article publié le 27 février 2012
Alors que le film avait remporté 6 Césars vendredi, The Artist a une nouvelle fois triomphé lors de la 84ème cérémonie des Oscars en raflant 5 statuettes dont les trois principales : meilleur acteur (Jean Dujardin), meilleur réalisateur (Michel Hazanavicius) et meilleur film. Mais, parce qu'il s'agit d'un film muet, rendons ici hommage à la musique.
Histoire de saluer un autre lauréat, Ludovic Bource, Oscar de la meilleure musique.

La salle est sombre. Un film en noir et blanc est projeté sur le grand écran. Harold Lloyd escalade les étages d'un gratte ciel. Le public retient son souffle. Au bord du précipice, le héros se prend les pieds dans un filet. Désorienté, il enchaîne grimaces et pas de danse. Éclat de rire général. 200 paires de mains se mettent à claquer. Pas besoin de machine à remonter le temps pour retrouver l'ambiance des salles de ciné des années 1920. Il suffisait d'aller assister au ciné-concert organisé en ouverture du festival de Poitiers. Karol Beffa au piano et Raphaël Imbert au saxophone improvisent sur Monte-là dessus, l'un des classiques du cinéma muet.

« Les années précédentes ont été dédiées au scénario, à la photographie ou encore au montage », commente Luc Engélibert, directeur artistique de l'événement, « il était logique de se concentrer cette année sur la musique des film. » « J'ai proposé à Karol Beffa de venir car j'avais envie de quelqu'un capable d'apporter une véritable réflexion sur l'improvisation, et ainsi faire émerger le sens de l'œuvre sans la trahir », poursuit-il.

La guerre est déclarée depuis la Nouvelle Vague

Carte blanche a été donnée à ce génie du clavier, récompensé par le prix du jeune compositeur de la SACEM en 2008. Il a entraîné avec lui son ami Raphaël Imbert, proposant ainsi une savoureuse prestation, mélangeant classique et jazz. Nostalgiques d'une époque dorée, celle du muet, tous deux dénoncent le « divorce » entre leur art et le cinéma. « En France, tout a commencé avec la Nouvelle vague. La musique n'était rien de plus qu'un meuble », relate Raphaël. De références en références, le jazzman se révèle être une vraie encyclopédie vivante : « À l'époque du muet, les musiciens improvisaient sur les films. Il fallait alterner entre tous les registres : la polka, la mazurka, le baroque et même la country. Le bruitage était fait en direct, souvent par des petits orchestres présents sur place. Le public pouvait réagir immédiatement. »

Le succès de The Artist, primé à Cannes, témoigne d'une certaine curiosité envers les années folles. Venu présenter la leçon inaugurale des RHL, le réalisateur, Michel Hazanavicius, explique avoir flirté avec le pèlerinage cinématographique lors du tournage : « Il m’est arrivé de me retrouver dans des endroits incroyables comme le bureau de Charlie Chaplin, les studios de la Ruée vers l’or et des Temps Modernes, des découvertes qui avaient servi pour le film Casablanca. Toutes ces choses là sont très émouvantes. » Pour autant, revenir au temps des orchestres de chambre en live des salles obscures semble peu probable. La bande originale de Ludovic Bource se conçoit plutôt comme un hommage aux standards hollywoodiens du début du siècle, sans prétention révolutionnaire.

« Les notes forcent l'émotion »

Si le son se cantine à l'illustratif : « Comme des violons sur une scène d'amour, tellement kitsch », c'est mauvais signe pour Pierre-Louis Umdenstock. Selon ce jeune réalisateur parisien de 25 ans : « la mélodie doit commenter l'image. » Formé à Chicago, il prend en exemple le film Reservoir Dogs de Tarantino : « Je pense à la scène de torture, lorsque le gars se fait couper l'oreille sur fond de musique folk. C'est vicieux. » Désirer se trémousser lorsqu'une tête ensanglantée bêle de douleur face à soi peut, en effet, rendre mal à l'aise plus d'un spectateur. Effet garanti.

Au sein de la famille du 7e art, ancêtres et jeunes pousses ne sont pas toujours en consensus. Le réalisateur mexicain Arturo Ripstein, une cinquantaine de films à son actif étalés sur plus de quarante ans, considère que la mélodie est trop souvent une « solution de facilité » pour le metteur en scène. « Je dis déjà quoi penser avec les images, les notes forcent l'émotion. » En réalité, Ripstein a lui aussi besoin de cet « artifice » puisqu'il collabore depuis une dizaine d'années avec le compositeur américain David Mansfield. « On est sur skype, je lui siffle l'air et il le retranscrit », décrit-il, d'un air impérieux. Mais si la musique sonne comme une partie de plus en plus intégrante dans la réalisation d’un film, le metteur en scène reste le chef. D’orchestre ?

Photos : Une ©Warnos Bros France ; Texte : ©Laurène Daycard ; Vidéo : Monte-là dessus (cc) lesbellesmanières/youtube, The Artist(cc) Warner Bros France /youtube