Opération palace : Jordi Evole dans la peau d'Orson Welles

Article publié le 7 juin 2014
Article publié le 7 juin 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le faux do­cu­men­taire de Jordi Evole sur la ten­ta­tive de Coup d'Etat mi­li­taire du 23 fé­vrier 1981 a surpris mi­llio­ns de téléspec­ta­teurs. Ce bluff trop ris­qué dé­bou­chant sur des évidences est pour­tant par­venu à sus­ci­ter le débat. Jordi Evole re­vient en "Fol­lo­nero"[son sur­nom, lit­té­ra­le­ment "le Cha­hu­teur", ndlt.] le temps d'une soi­rée.

"Si je vous dis de quoi il parle, peut-être qu'on ne nous lais­sera pas le dif­fu­ser". Ces quelques mots lan­cés par le jeune pre­mier du jour­na­lisme es­pa­gnol ont appâté le pu­blic. Opé­ration Pa­la­ce pro­met­tait d'enfin dé­voi­ler, après 33 ans de mys­tère non ré­solu, "la vé­rité sur le 23-F", le coup d'Etat raté de 1981 qui ren­dit tris­te­ment cé­lèbre le lieu­te­nant-co­lo­nel de la Guarde Ci­vile es­pa­gnole An­to­nio Te­je­ro, pour avoir sé­ques­tré pen­dant 48h le Congrès des Dé­pu­tés.  

Un défi que sem­blait ca­pable de réa­li­ser l'au­da­cieux et im­per­ti­nent Jordi Evole, même si c'était pla­cer la barre très haut. On avait tous encore en tête l'image du jour­na­liste pour­sui­vant le pré­sident des Cortes de Va­lence lors d'une foire gas­tro­no­mique, au mi­lieu d'une foule qui n'a pas hé­sité à exi­ger des ex­pli­ca­tions au­près de l'in­té­ressé sur ses ten­ta­tives de faire taire les vic­times de l'ac­ci­dent de métro de 2006 qui avait coûté la vie à 43 per­so­nnes.

L'ac­ci­den­t, presque passé in­aperçu pen­dant plus de 7 ans, s'est sou­dain re­trouvé au coeur du débat, et le ras­sem­ble­ment que les vic­times organisaient le 3 de chaque mois s'est trans­formé pour la pre­mière fois en une ma­ni­fes­ta­tion mas­sive, entraînant la ré­ou­ver­ture du dos­sier par les tri­bu­naux. C'était du sé­rieux. 

Après cela, les at­tentes sus­ci­tées par une réalisation de Jordi Évole sur le 23-F étaient du pain béni : l'émis­sion était vouée à faire ex­plo­ser les re­cords d'au­dience, et c'est d'ailleurs ce qui est ar­rivé. Plus de 5 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs se sont pos­tés de­vant leur télé pour as­sis­ter à ce qui s'est révélé être en réa­lité... une grande farce !

Un baisser du rideau à la sauce Loo­ney Tunes n'au­rait pas pu rendre la chose plus claire. That’s all, folks! Le faux do­cu­men­taire s'amorce sur un ton grave et ri­gou­reux, par la présentation des participants à une sup­po­sée réunion se­crète qui au­rait réuni au Pa­lais royal de Ma­drid les prin­ci­paux lea­ders des forces par­le­men­taires, dans le but de ma­ni­gan­cer un coup d'Etat d'opé­rette des­tiné à en en­di­guer un autre, qu'au­rait pu com­mettre l'ar­mée. La ver­sion of­fi­cielle est bien connue.

3, 2, 1, ac­tion... ¡Mar­rez-vous, merde!

Ima­gi­nez-vous José Luis Garci di­ri­geant un mau­vais TV Movie avec l'ap­pro­ba­tion de Juan Car­los I, un groupe de vieux hommes po­li­tiques, autrefois glorieux, ajus­tant les pièces du puzzle, en­cou­ra­gés par Luis María Ansón et Iñaki Ga­bi­lon­do, le tout teinté d'un sur­réa­lisme qui monte cres­cendo --in­ten­tion­nel­le­ment on sup­pose-- jus­qu'à frô­ler la mas­qua­rade. Et le point culmi­nant est at­teint lorsque, au cas où il res­te­rait quelques naïfs un peu per­dus, Evole ap­pa­raît sou­dain pour don­ner des ex­pli­ca­tions pleines de per­ti­nence. 

En effet, rien n'était réel, ou si quelque chose l'était ce n'était que le fait du ha­sard, ou de l'ima­gi­na­tion d'Evole --ren­dons à César ce qui lui ap­par­tient-- qui a eu le culot de ma­ni­gan­cer un bluff épique de­vant des mil­lions de per­sonnes pour en venir à une conclusion d'une évidence criante : les mé­dias nous trompent et l'Es­pagne est bien plus opaque qu'au­cun autre de ses voi­sins. Beau­coup de bruit pour rien... 

Le débat à trois voix entre Ga­bi­lon­do, l'ex-mi­nistre de la Dé­fense, Eduar­do Serra, et l'ex-pré­sident du Tri­bu­nal Su­pé­rieur de Jus­tice du Pays Basque, Gar­bi­ñe Biu­rrun est la cerise qui manquait au gâ­teau. Mis à part qu'il per­met de consta­ter qu'un pacte ta­cite entre l'Etat et les mé­dias a permis à la mo­nar­chie es­pa­gnole de cou­ler des jours heu­reux jus­qu'à ce que la crise et le Bots­wana viennent rompre cette tran­qui­lité, ce débat se contente de ré­af­fir­mer le déjà re­battu “algo hay que hacer, algo hay que cam­biar” ["il faut faire quelque chose, il faut chan­ger quelque chose", ndlt.]

Un té­lé­spec­ta­teur futé pour­rait s'être at­tendu à ce qu'au moins une des clés du 23-F qui ne nous sont pas don­nées dans le faux do­cu­men­taire ap­pa­raîsse ce­pen­dant dans ce débat, fût-ce de ma­nière voi­lée. Mais point du tout ; le se­cret ju­di­ciaire et l'opa­cité es­pa­gnole ser­vi­ront à en­ter­rer l'af­faire comme s'il ne res­tait pas beau­coup de cou­pables libres et tus. Au fond, la ver­sion of­fi­cielle se trouve ren­for­cée de ma­nière in­di­recte, vo­lon­tai­re­ment ou non.

La trom­pe­rie nous trompe-t-elle ?

S'être payé la tête du té­les­pec­ta­teur pen­dant une heure pour fi­na­le­ment lui ré­vé­ler que tout n'était qu'un men­songe au­rait pu en­traî­ner le sou­la­ge­ment de ce­lui-ci et le mener à conclure que fi­na­le­ment, on est pas si mal lotis. Enfin, si il n'est pas de ceux qui se re­tiennent de rire de­puis la dixième mi­nute, au­quel cas la sup­po­sée ré­flexion vou­lue par le réa­li­sa­teur est ré­duite à un simple di­ver­tis­se­ment, voire à un exer­cice de po­li­tique-fic­tion.

Dans le pire des cas, Opé­ra­tion Pa­lace est une dé­mons­tra­tion par l'ab­surde, sub­tile et ef­fi­cace, d'une autre théo­rie moins pro­saïque mais peut-être pas si éloi­gnée du sujet :  celle qui sou­tient que le coup d'Etat du 23-F fut une ma­noeuvre or­ques­trée de­puis les hautes sphères de l'Etat pour lé­gi­ti­mer la fi­gure du roi en tant que ga­rant dé­mo­cra­tique, et dans la­quelle la mo­nar­chie fut tout sauf un ar­bitre im­par­tial. 

On doit pour­tant bien re­con­naître à Jordi Evole le mé­rite d'avoir pro­vo­qué avec ce der­nier coup d'au­dace une mul­ti­tude de ré­ac­tions, ce qui a gé­néré un débat sur un sujet rendu peut-être trop sacré au cours de trois longues dé­cen­nies. Jordi Evole n'est peut être pas le nou­veau Orson We­lles, et il n'imite peut-être pas les théo­ries du com­plot sur l'ar­ri­vée de l'homme sur la Lune --sa prin­ci­pale ins­pi­ra­tion ici--, mais le moins qu'on puisse dire c'est que, di­manche der­nier, le "Fol­lo­nero" était de retour.