Opération Liberté en Iran ? Mission improbable

Article publié le 6 mai 2003
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Article publié le 6 mai 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La possibilité d’une action militaire en Iran sur le modèle irakien apparaît lointaine. Les ayatollahs n’en dormiront pas tranquilles pour autant.

Voir la révolution iranienne s’exporter chez son voisin irakien au moment même de son plus grand déclin serait une de ces ironies que l’histoire se plaît à semer le long de son chemin tortueux. Ce déclin a commencé de fait immédiatement après la victoire de 1979 avec la « guerre sainte » contre l’envahisseur irakien dans les années 1980 et s’est poursuivi inexorablement au cours de la décennie suivante. Déclin au niveau économique, au niveau international (la République islamique n’a jamais réussi à se positionner comme un acteur à la hauteur de ses ambitions) et surtout au niveau idéologique. Les ayatollahs, portés au pouvoir grâce à l’une des plus grandes poussées populaires du XXème siècle, apparaissent de plus en plus éloignés des préoccupations et des exigences populaires.

« Le Hezbollah ? Humanitaire ! »

Depuis l’époque de la Révolution, la population iranienne a augmenté de façon démesurée, passant de 33 millions à la veille de celle-ci à presque 66 millions aujourd’hui. Il est impossible que le tissu économique et social n’en ait pas été affecté. D’autant plus qu’il s’agit d’une population extrêmement jeune : les deux tiers des Iraniens d’aujourd’hui n’ont pas le moindre souvenir des temps sombres du Shah. Leur enfance a plutôt été marquée par les restrictions et l’appauvrissement, conséquences de la guerre de dix ans contre l’Irak. Ce qu’ils demandent à leurs dirigeants, c’est simplement d’être capables d’affronter et de résoudre les problèmes du pays.

C’est de là qu’il faut partir pour comprendre si l’Iran deviendra à courte échéance un nouvel Irak. Il y a en Iran une opposition populaire à la République Islamique. En 1997, cette opposition s’est rassemblée en élisant à la Présidence de la République Mohammed Khatami, le «réformiste ». Je mets ce mot entre guillemets parce qu’aujourd’hui, la plupart de ceux qui l’ont porté au pouvoir il y a six ans sont déçus par son travail. Les réformes jugées nécessaires sont arrivées au compte-gouttes. La faute en revient au système wilâyat al-faqîh qui donne au Guide Suprême, gouvernant au nom de l’ « Imam caché », le pouvoir de bloquer toutes les lois approuvées par le Parlement. Khatami a été englouti dans une lutte interne contre les Ayatollah les plus réactionnaires, ceux qui contrôlent le Conseil des Gardiens de la Révolution ; ainsi l’action réformatrice promise est restée peu incisive. Résultat : la différence entre Khatami et les autres dirigeants iraniens est quasi invisible. La demande populaire de changement qui avait convergé en 1997 vers l’élection de son parti est aujourd’hui « orpheline ».

En 1997, les Etats-Unis de Clinton avaient considéré avec intérêt l’élection de Khatami, y voyant la possibilité d’entamer un dialogue critique avec la République Islamique. Ils s’étaient ralliés de fait à la position européenne qui consistait (et consiste), au final, à favoriser toute position réformatrice intérieure et à ne mettre en oeuvre aucune politique susceptible de l’affaiblir vis-à-vis du pouvoir religieux. Cependant l'ouverture d'une ligne de crédit n’a pas été suivie aux yeux des Américains par des changements significatifs : l’Iran continue de considérer le Hezbollah comme un « mouvement idéologique et humanitaire » (selon les mots de Khatami) et non comme une organisation terroriste (vision aussi bien du Département d’Etat que de l’Union européenne). Parallèlement les aides que l’Iran apporte à cette organisation figurent parmi les obstacles principaux au processus de paix du Moyen-Orient. Et pour finir, les ouvertures de Washington ne semblent pas avoir entravé la volonté des Iraniens de se doter d’armements nucléaires. Sur tous ces points saillants de politique extérieure, les « réformistes » et les « réactionnaires » ont parlé d’une seule voix. En conséquence, en juillet 2002, Le Président américain Georges Bush, qui avait déjà mis en garde la République Islamique en la rangeant parmi les pays de l’axe du mal, a déclaré la fermeture de la phase de coopération avec les « réformistes » et a ouvert celle de la coopération avec « le peuple iranien ».

L’Union européenne et le dialogue critique

Cette nouvelle coopération sera-t-elle sanctionnée par un renversement armé du régime de Téhéran ? La question circule avec crainte parmi les dirigeants iraniens, ainsi qu’en Europe, depuis la victoire militaire foudroyante en Irak.

Pendant le conflit contre le régime de Saddam Hussein, l’Iran a gardé profil bas. A la différence de la Syrie, l’Iran n’a pas promis un afflux d’hommes et d’armes et a modéré - dans les limites de la rhétorique contre le Grand Satan martelée depuis vingt ans- son opposition verbale aux Etats-Unis. C’est une des raisons pour lesquelles, après la victoire à Bagdad, les responsables américains se sont tournés avec une véhémence particulière vers Damas. A Téhéran on avait mieux intégré l’importance de ne pas se brouiller outre mesure avec Washington.

Et ceci également parce que -on l’a compris avec ce qui se passe au Moyen-Orient- ce que les Etats-Unis disent, ils le font, et ce qu’ils feront, ils l’annoncent (c’est le fameux « I mean what I say and I say what I mean » de Bush). Les néo-conservateurs ont toujours déclaré vouloir un « changement » à Téhéran (ainsi qu’à Damas), sans faire aucune référence explicite à l’usage de la force armée comme ils l’avaient fait au contraire pour l’Irak.

Et puis il y a l’UE. Et à l’intérieur de l’UE, la Grande-Bretagne. Si sur l’Irak il n’y avait pas de position unie des 15 Etats membres, et encore moins une quelconque politique commune, il y en a une sur l’Iran. Il s’agit de la politique du dialogue critique fondée sur l’exploitation des ressources énergétiques dont dispose l’Iran (auxquelles les Etats-unis ont décidé de ne pas s’intéresser, comme moyen de contenir la République Islamique) et sur la conviction qu’un changement est possible de l’intérieur, grâce à l’action des réformistes. Au cours des premiers mois de cette année 2003, pendant que les 15 Etats Membres se divisaient sur l’Irak, la Commission européenne entamait les négociations d’un traité commercial ave l’Iran. La suite de ces négociations est conditionnée, selon la formule du dialogue critique à un progrès dans les dossiers sur le respect des droits de l’homme et sur les essais nucléaires. Quoi qu’il en soit, le lancement de ces négociations montre que les 15 ont tous considéré opportun de continuer le dialogue et – d’après les paroles du Commissaire aux Relations Extérieures Chris Patten - de « ne pas isoler l’Iran ». Parmi eux, on trouve également les pays comme la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Italie qui avaient soutenu la position de Washington sur l’Irak. Face à Téhéran, l’UE semble parler d’une seule voix. Je pense que Tony Blair, qui a déjà nié l’existence d’un quelconque plan pour attaquer la Syrie, entend faire valoir cette unité européenne dans ses relations avec Washington.

Tous ces éléments devraient empêcher l’Iran de devenir un nouvel Irak. Mais compte tenu de la situation depuis vingt ans à Téhéran, il serait également souhaitable d’éviter que l’Irak ne se transforme en un nouvel Iran.