« On se croirait chez Fifi Brindacier » - Martin Schulz à propos du programme de la présidence suédoise de l’UE

Article publié le 29 juillet 2009
Article publié le 29 juillet 2009
Par Marie Krpata Strasbourg, le 15 juillet 2009. Au premier rang, dans la partie de l’hémicycle du Parlement européen réservée au Conseil, Frederik Reinfeldt entame son premier discours en tant que président de l’Union européenne.
C’est après avoir salué son homologue tchèque qui venait de présenter le bilan des six derniers mois et d’affronter les commentaires des députés européens, que ce suédois de 43 ans énonce le programme de sa présidence. Les regards sont maintenant rivés sur lui et après les mots introductifs du nouveau président du Parlement européen, Jerzy Buzek, c’est au premier ministre suédois de convaincre son auditoire.

Son auditoire, ce sont les 736 représentants de 500 millions de citoyens européens. Ces députés fraichement élus ont tout comme les citoyens des attentes, que Reinfeldt devra essayer de ne pas décevoir. Sur ses épaules et sur celles de son ministre des Affaires étrangères, Carl Bildt repose beaucoup de responsabilité. En particulier dans un contexte de crise économique et financière et de prise de conscience de l’importance du changement du système dans lequel nous vivons afin de le rendre plus éthique et plus compatible avec le respect de l’écosystème.

Sous le signe de l’environnement

Dès le début, Reinfeldt annonce sa priorité : l’environnement. Pour lui, la lutte contre le réchauffement climatique devient urgente et pressante : « nous manquons de temps, nous devons agir aujourd’hui ». Il y a douze ans, explique-t-il, le Protocole de Kyoto a été signé. C’était une coalition des volontaires mise en place. Or, le volontarisme seul ne suffit pas. Il ajoute : « L’Europe doit agir de concert. L’Europe doit être décisive pour entraîner les autres pays». C’est donc sur l’Europe que repose une responsabilité certaine et en particulier en vue des accords de Copenhague -décidant de l’après-Kyoto - qui seront signés à la fin de cette année.

C’est donc un programme ambitieux que s’est fixée la Suède concernant la protection de l’environnement. Elle reçoit le soutien du député français Joseph Daul (Parti Populaire Européen). Optimiste et confiant, il répète son slogan de campagne électorale : « Quand l’Europe veut, elle peut ». Pour lui, il est « urgent et prioritaire » d’agir en matière d’écologie et d’ « entraîner d’autres puissances mondiales : les Etats-Unis doivent passer des paroles aux actes. » Il estime que pour des pays émergents comme le Brésil, l’Inde et la Chine c’est avant tout une question de volonté politique qui se pose.

La crise économique au programme de la présidence suédoise

Face à la problématique de l’écologie qui est un enjeu à long terme, la présidence suédoise doit aussi affronter une thématique qui requiert, d’après le député allemand Martin Schulz (Social Démocratie) une « solution dans l’immédiat » : la crise économique et financière qui est aussi devenue une crise de l’emploi. Le député polonais Michal Tomasz Kaminski (Conservateurs et Réformateurs Européens) rappelle que cette crise économique est « la plus grave depuis les années 1930 que ce soit dans l’Est, dans l’Ouest, dans le Nord ou dans le Sud. » Reinfeldt estime qu’il faut en la matière une « coordination de l’Union européenne ». Il ne faut pas fermer les yeux, dit-il quant au chômage croissant, il y a des gens derrière les chiffres. Des gens qui sont inquiets pour leur emploi. Une inquiétude quant au travail qui ne devrait se voir amplifiée par une libéralisation outre mesure du marché du travail selon Martin Schulz qui ne veut pas une « Europe des entreprises procédant à un dumping des salaires ».

Après les élections européennes, qui en France ont montré une nette progression d’Europe Ecologie, tout le monde s’accorde pour dire que pour être plus équitable, le marché du travail doit être bâti sur une économie verte et que l’écologie, pour être acceptée par un plus grand nombre de personnes, doit d’abord s’imposer dans le marché de la production. La députée française Marielle de Sarnez (Alliance des Libéraux et des Démocrates Européens) parle de l’importance de réfléchir à un « nouveau mode de développement : plus sobre, plus juste et plus durable ».

C’est la compatibilité entre la croissance économique et une croissance respectueuse de l’environnement qu’évoque également José Manuel Durao Barroso en parlant d’ « une croissance intelligente et verte ». Pour lui, d’une manière générale une réflexion devra avoir lieu sur l’importance des « valeurs au centre de l’économie de marché » comme la « solidarité » et des « nouvelles sources de croissance ».

Attaqué sur l’inaction de la Commission pour mettre en œuvre un véritable plan de relance de l’économie européen, Barroso se défend : « On peut être plus ambitieux. Je partage (cette) ambition mais on ne peut pas dire qu’on n’a pas fait de plan de relance européen. La Commission a fait plus qu’elle ne pouvait faire. Nous ne sommes pas les Etats-Unis, nous ne sommes pas un pays national intégré. »

Du programme de la Haye au programme de Stockholm

Le degré d’intégration est une question qui touche justement un autre point souligné par la présidence suédoise de l’Union européenne : la coopération au sein du troisième pilier de l’Union européenne (Justice et Affaires Intérieures). Il s’agit là d’un domaine où les Etats ont gardé quasiment toute leur souveraineté ne transférant pratiquement aucune compétence à la Communauté européenne. Domaine de coopération et non d’intégration, il y a cependant une tendance à la communautarisation pour ce qui est du domaine de la politique d’immigration en tout cas. Reinfeldt souhaite agir en matière de trafic humain et de stupéfiants. Le suédois rappelle que la criminalité internationale se renforce dans un monde où les frontières disparaissent. « Cela exige de nouvelles réponses ». « Le programme de Stockholm (qui doit remplacer le programme de La Haye) luttera contre la criminalité organisée et le terrorisme. » Voilà une priorité audacieuse du gouvernement suédois quand on sait qu’on a affaire à un domaine dans lequel on attend en vain des évolutions. Les rapports successifs énoncent en effet des objectifs qui sont toujours les mêmes depuis plus de dix ans, preuve de la difficulté de leur mise en œuvre. La politique d’asile, figurant également au sein du troisième pilier de l’Union européenne, est quant à elle régie par des instruments multilatéraux et non par des décisions communautaires. Ainsi, ce sont encore les Etats qui sont individuellement compétents pour appliquer la Convention de Genève de 1951. Reinfeldt souhaite enfin apporter une réponse « claire et commune » de la part de l’Union européenne à cet égard.

Un défi identitaire

D’une manière générale, la présidence suédoise devra affronter le défi que représente le désabusement de certains citoyens face à l’Europe. Et ceci en particulier dans un contexte de tendance au protectionnisme et de fragmentation qui n’épargne pas l’Union européenne. Frederik Reinfeldt est optimiste. Ainsi lors de son discours introductif, il explique que son pays a souffert d’un démarrage lent au sein de l’Union européenne, « retard » que le suédois entend « combler » lors de sa présidence de l’Union européenne. Il y a dix ans, dit-il, seul un tiers de la population suédoise était d’avis que l’adhésion à l’Union européenne serait bonne pour la Suède. Aujourd’hui deux tiers de la population suédoise sont de cet avis. Reinfeldt renchérit : « Aux dernières élections européennes, 45% des suédois sont allés voter, soit 8% de plus qu’en 2004 ». C’est une tendance qui ne touche malheureusement pas tous les Etats membres de l’Union européenne. Joseph Daul en est conscient et s’attend à ce que la présidence suédoise de l’Union européenne contribue à faire en sorte que les Européens se déplacent de manière plus massive aux urnes. Un travail de communication devra donc être fait, démocratisant le fonctionnement des institutions européennes afin qu’il soit compréhensible aux 500 millions de citoyens de l’Union européenne.

Les défis institutionnels de l’Union européenne

Une familiarisation qui doit se faire pour les citoyens européens, mais un éclaircissement qui doit également avoir lieu pour les députés européens. Martin Schulz, se distinguant des autres intervenants lors de cette matinée par son ton incisif, affiche ses appréhensions. Ainsi évoque-t-il les changements institutionnels susceptibles d’être opérés au sein de l’Union européenne et l’ « incertitude » face à ces changements. Schulz souligne le manque de sérieux du programme suédois qu’il caricature en reprenant un extrait du générique des aventures de Fifi Brindacier (1) de l’écrivain pour enfants suédoise Astrid Lindgren. Soucieux des questions européennes d’actualité, il interroge le premier ministre suédois : « Comment sera nommée la nouvelle Commission ? », d’après le traité de Nice ou d’après le traité de Lisbonne ? Voilà une question qui reste en suspens et qui illustre le flou du fonctionnement institutionnel européen. En effet, sous le traité de Lisbonne, la Commission sera plus responsable de ses actes envers le Parlement européen, au point d’être élu par lui. Bénéficiant du soutien des chefs d’Etat européens, Jose Manuel Durao Barroso serait soulagé s’il était reconduit rapidement, tant que le traité de Nice est en vigueur. Les députés anti-Barroso cependant veulent retarder la désignation du président de la Commission. Barroso met fin aux spéculations autour de la nomination de la prochaine Commission et se défend du reproche de Martin Schulz disant que le président de la Commission « reste muet » en la matière : « La Commission est la gardienne des traités. Elle a décidé qu’il fallait respecter les traités en vigueur. C’est le traité de Nice qui est en vigueur actuellement. Le président de la Commission sera élu comme vous : sous le traité de Nice. Mais nous allons avoir le traité de Lisbonne. Une adaptation sera alors nécessaire pour le Parlement européen et pour la Commission. » Il rajoute ensuite : « la présidence de la Commission ne doit pas être mise en suspens jusqu’à la ratification du traité de Lisbonne ».

Beaucoup de travail donc pour la Suède ces prochains mois. Et en particulier dans une « situation en plein bouleversement ». Evoquant la crise économique et financière et la crise institutionnelle, le député Ulvskog (Social Démocratie) parle d’un « point de départ (…) difficile ». Avant que la « locomotive du monde », expression de Ban Ki-Moon par rapport à l’Europe en matière d’environnement, n’entame son chemin vers Copenhague, l’Europe devra aussi veiller à la stabilité intérieure de ses wagons. D’après la formulation de José Manuel Durao Barroso : « Remettre l’économie sur les rails est la priorité ».

(1)Le caractère principal d’une série de romans d’Astrid Lindgren écrits entre 1945 et 2000. C’est une jeune fille aux pouvoirs magiques qui n’en fait qu’à sa tête et qui vit dans une énorme maison, la villa Drôlederepos, avec son cheval et son singe où elle accueille régulièrement ses amis Tommy et Annika.

(Crédit photo : Pippi Langstrumpf par lundy_fastnet_irishsea (flickr).)