On ne plaisante pas avec la culture

Article publié le 19 mars 2007
Article publié le 19 mars 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le 18 mars prochain entrera en vigueur la nouvelle Convention de l’Unesco sur la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles.

S’il existe aujourd’hui environ 6 000 langues à travers le monde, plus de 50% d’entre elles sont menacées de disparition. Néanmoins, il a fallu plus de 60 ans depuis la création de l’Unesco en 1945 pour que soit rédigé la Convention sur la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles qui entrera en vigueur le 18 mars 2007.

Seuls 37 pays, dont 12 Européens, l’ont ratifiée. Le Royaume-Uni, le Portugal, la Belgique et les Pays-Bas font partie des pays qui ont refusé de ratifier le texte.

Selon l’Institut de statistique de l’Unesco, trois pays -le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la Chine- produiraient 40% de la culture mondiale alors que deux continents tout entier -l’Afrique et l’Amérique Latine- n’en fabriquent que 4%. Les chiffres indiquent qu'en l’espace de dix ans, le commerce international de biens culturels a presque doublé et la tendance ne semble pas vouloir s'arrêter.

Cependant, les inégalités se creusent et c’est un petit groupe de pays qui contrôle de plus en plus de marchés. Les goûts d’un Américain et ceux d’un Russe deviennent de plus en plus semblables. A Barcelone, tout le monde peut trouver un restaurant japonais à proximité de chez lui mais dans la plupart des salles de cinéma, on ne trouve pas un seul film en catalan.

L’exception culturelle

C’est la première fois qu’un accord culturel soulève une telle polémique entre les politiques libérales de pays comme les Etats-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni -défenseurs du libéralismpe appliqué à la culture considéré comme un produit de consommation- et les conservateurs, menés par la France et le Canada, qui eux défendent ce que l’on appelle l’exception culturelle : eux souhaitent autoriser l’intervention des pouvoirs publics pour corriger les effets de l’économie de marché sur la culture.

C’est ainsi qu’en 1993, lors d’un round des négociations du Gatt [Accord général sur le commerce et les droits de douanes] consacré aux aspects culturels, l’Union européenne, France en tête, a mis sur la table la problématique de l’exception culturelle, une idée qui a hérissé les Etats-Unis opposés à l’idée. Les défenseurs de l’exception culturelle veulent protéger les industries culturelles de chaque pays face aux superproductions commerciales -symbolisées par le cinéma d’Hollywood- et considèrent que le marché mondial est un faux marché libre, parce que dominé par un petit nombre de multinationales américaines.

Dans ce nouveau contexte, une exception culturelle applicable à l’affirmation identitaire des minorités régionales commence à faire son chemin. Dans ce sens, Bruxelles s’attache à démontrer que la cohabitation entre marché libre, protectionnisme et diversité n’est pas une utopie. La directive ‘Télévision sans frontières’ ou le programme ‘Média’ en sont de vivants exemples dans le domaine audiovisuel.

Un débat économique ou philosophique ?

Peut-on concilier libéralisation des marchés et diversité culturelle ? Dans sa convention, l’Unesco semble répondre affirmativement à la question : « les biens et services culturels sont porteurs d’identités comme de principes et ne doivent pas être traités comme s’ils avaient une valeur commerciale » énonce l’organisation avant d’ajouter que « la diversité culturelle est renforcée par la libre circulation des idées ».

A mi-chemin entre une vision libérale et une vision conservatrice, Josep Ramoneda, philosophe et directeur du Centre de la culture contemporaine de Barcelone (CCCB), croit que « les Etats doivent favoriser les manifestations culturelles dans toute leur diversité même s’il existe certaines forces culturelles cosmopolites qui sont au-dessus de toutes les autres et dont on ne peut pas interdire le changement ».

Heureusement, il n’existe aucun obstacle à la transmission des idées entre les deux bouts de la planète et bien qu’il y ait toujours un risque que le plus fort avale tous les autres, ce serait un risque encore plus grand de l’en empêcher. La conséquence serait la création de nouveaux ghettos culturels. La culture est à la fois unique et universelle, et est toujours bien au-dessus de toutes les réalités nationales ».

José Maria O’kean, maître de conférence en économie à l’Université Pablo Olavide de Séville, se montre moins optimiste et plus pragmatique : « Il n’existe aucun pouvoir supranational qui sache réguler les travers du marché global. Des organismes comme l’Unesco rédigent des conventions que les Etats signent mais qu’ils ne respectent pas nécessairement. Qui peut prétendre être contre la culture des différents peuples ? Personne. Mais je suis particulièrement sceptique car l’anglais est la langue dominante et bien qu’il faille respecter toutes les langues, je ne sais pas si cela à vraiment un sens d’apprendre aux enfants une langue qui ne le servira jamais autant que l’anglais sous le seul prétexte de défendre la culture de ses parents. »

Qui souhaiterait une simplification des cultures, des langues et des idées ? Voulons-nous une nouvelle tour de Babel, où nous parlerons tous la même langue et dans laquelle notre objectif serait d’atteindre le ciel de l’économie de marché ? Ce sont toutes les cultures et les identités qui sont en jeu.

Parmi les nombreux objectifs de cette dernière convention de l’Unesco, on peut relever le développement du dialogue, de l’égalité, de la solidarité et de la coopération culturelle : soit une très belle occasion qui s’offre à l’Europe de renforcer les liens entre ses membres mais aussi de faire prendre conscience aux pays qui n’ont pas ratifiés le texte de l’importance de construire une Europe à la fois unie et plurielle.