Olivier Roy : « L'islamisme se dissout dans la démocratie »

Article publié le 17 février 2011
Article publié le 17 février 2011
« Des révoltes - pas encore une révolution -menées par une nouvelle génération plus individualiste, éduquée et informée, dont le rapport avec la religion a radicalement changé » : c’est ainsi qu’Olivier Roy, l’un des islamologues les plus réputés au monde, décrit pour cafebabel.com le mouvement démocratique qui secoue le Moyen-Orient depuis plusieurs mois.
Et l’Occident n’avais rien compris : « L’équation entre islam et pays arabes ne fonctionne plus ».

 cafebabel.com : Est-on face à une révolte ou à une révolution ?

Olivier Roy : C’est une révolte dans la mesure où il n’y a pas eu de vrais changements politiques, mais c’est une révolution, dans le sens où les gens demandent une refondation politique sur des bases démocratiques. Nous sommes en ce moment entre révolte et révolution. On ne le saura finalement que quand les régimes seront vraiment tombés. Pour l’instant, on ne peut pas parler de révolution.

cafebabel.com : Pourquoi les révoltes ont-elles toutes éclatées au même moment ? Quel en a été le détonateur ?

Olivier Roy :  Les tensions sont là depuis 20 ans. Mais aujourd’hui plusieurs éléments ont été décisifs : l’usure des régimes qui ont maintenant trente ans, les nouvelles générations qui sont nées avec les régimes et qui ont entre 20 et 30 ans. Le phénomène générationnel est donc très important, et ce des deux côtés : la vieillesse biologique des régimes et la présence de jeunes plus éduqués et individualistes, surtout plus communicants. L’enchaînement ne se serait pas produit sans que le révoltent éclatent en Tunisie, le vrai maillon faible de la région, où le régime ne pouvait pas compter sur l’armée et la famille Ben Ali s’était emparée de toutes les richesses. Puis il y a le rôle des médias : Al Jazeera et Internet ont joué un grand rôle, avec cette espèce de mise en scène permanente de l’histoire, qui montre à tout le monde ce qui se passe ailleurs. Les Egyptiens ont vu les images de la Tunisie et ils se sont dits : « Pourquoi pas nous ? »

cafebabel.com : La nouvelle génération dont vous parlez a-t-elle la maturité suffisante pour aller au bout de ce changement ?

Olivier Roy :  Oui, je pense que oui. Ce ne sont pas de gens qui se vont se faire berner par des démagogues. Ils ont une capacité de résistance qui est tout à fait nouvelle, vers tout genre de démagogie populiste ou nationaliste. Pourtant, ils n’ont pas de représentation politique, ils ne sont pas organisés. En Egypte et en Tunisie, c’est donc la génération issue de l’ancien régime qui assure la transition. Or elle n’a pas une logique démocratique et reste dans une culture politique autoritaire. Je crois donc que le risque de nouvelles tensions n’est pas à écarter dans les semaines ou les mois à venir.

cafebabel.com : L’Occident a été surpris par ce changement géopolitique. L’Europe et les Etats-Unis sont-ils incapables de prévoir les changements profonds du monde arabe ?

Islamologue, éditorialiste au Monde et professeur à l'Istituto Universitario di Fiesole (Florence)Olivier Roy :  Malgré toute une série de rapports et d’expertises, ils n’ont rien su prévoir. Parce que l’Occident est totalement hypnotisé par la question de l’islam, que ce soit à propos de l’immigration ou du Moyen-Orient. Toute l’équation complexe des pays arabes était ramenée à l’islam, avec cette idée que cette religion est incompatible avec la démocratie et qu’il vaut donc mieux un régime autoritaire pro-occidental qu’un régime autoritaire islamique comme en Iran. L’Occident n’a pas compris le changement en cours dans les pays musulmans, même chez les croyants : le fait que ces jeunes ont une vision complètement différente de la religion par rapport à leurs parents.

cafebabel.com : Cette contagion, qui a même touché le Yemen et le Bahreïn, jusqu’où elle peut arriver ?

Olivier Roy :  Partout où il y aura des représentants de cette génération, on aura le même phénomène. Ils vont manifester partout. Mais chaque pays a une structure générationnelle différente : au Yemen, les jeunes ne représentent pas grandes chose face aux tribus très conservatrices tandis qu’au Bahreïn le conflit voit les chiites, qui forment la majorité de la population, s’affronter contre le sunnites qui sont au pouvoir. En revanche, en Algérie, la présence des jeunes est très importante, mais il y a une certaine lassitude due aux centaines de milliers de morts des guerres civiles : les gens n’ont pas envie que ça recommence.

cafebabel.com : Peut-on parler du modèle turc comme l’exemple à suivre pour les pays qui feront tomber l’autoritarisme ?

Olivier Roy :  Oui, je crois qu’on peut parler de modèle turc depuis que le parti AKP est au pouvoir. On a là la conjugaison de la démocratie, des valeurs conservatrice et du libéralisme économique : c’est un modèle qui intéresse le Moyen-Orient et qui est aussi accepté par les Occidentaux. Derrière le rideau, il y a en effet une armée amie de l’Occident (la Turquie fait partie de l’Otan, ndlr) qui surveille le pouvoir, et la même chose pourrait se reproduire en Egypte.

La rivoluzione è stata una come una valanga di neve, veicolata dai social network e da Al Jazeera

cafebabel.com : quand la révolution sera achevée, quelles seront les conséquences pour Israël ?

Olivier Roy :  Je ne pense pas que l’équilibre géostratégique sera modifié. L’Egypte va respecter le traité de paix avec Israël, qui en ressortira plus isolé qu’avant. L’un des gros arguments d’Israël était : « Nous sommes la seule démocratie du Moyen-Orient et il y a une menace islamique ». Maintenant, si les islamistes sont intégrés dans le jeu démocratique, Israël n’aura plus de raison idéologique pour s’autoproclamer défenseur de l’Occident au Moyen Orient. Israël va subir un isolement politique qui, sur le long terme , va renforcer les Palestiniens. Ce sera surtout une situation d’embarras et de peur.

cafebabel.com : Pas de conséquence militaire donc. Etes-vous optimiste sur l’avenir de la région ?

Olivier Roy : Oui, je suis optimiste et je suis plutôt content, parce que cela fait 20 ans que je dis que l’islamisme va se dissoudre dans la démocratie…

Photo : Une (cc)messay.com/flickr; manifestants (cc)Ahmad Hammoud/flickr