Olivia Ruiz : « Je suis porteuse d'un devoir de mémoire »

Article publié le 11 janvier 2017
Article publié le 11 janvier 2017

De La femme chocolat à À Nos Corps Aimants, son dernier album, Olivia Ruiz s’est dessinée une silhouette protéiforme, capable d’épouser puis de jeter les styles et les genres. Un seul trait caractéristique lui semble encore chevillé au corps : ses origines espagnoles et l’histoire chargée de sa famille d’immigrés qui l’a inspirée pour son dernier spectacle, Volver. Interview qui pèse.

cafébabel : Le long de ton parcours artistique, tu as souvent fait référence à ta condition d’enfants immigrés espagnols. À quel point te définit-elle en tant qu’individu ?

Olivia Ruiz : Quand on construit sa personnalité en grandissant auprès de personnes qui ont été marquées par le déracinement, on ressent quelque chose d’assez inexplicable. J'associe souvent cette sensation à une quête de légitimité qui n'est peut-être pas la mienne. J'ai l'impression que lorsqu'on est issue d'une lignée de migrants, on a le sentiment d'être illégitime un peu partout et d'avoir encore plus à prouver que n'importe qui d’autre. C'est sûrement cela qui m'a donné un côté plus combattif et plus travailleur que les autres. 

cafébabel : Tu sentais une différence avec les gens de ton âge ?

Olivia Ruiz : J'étais davantage consciente de la nécessité de beaucoup travailler. Mais cette démarche était personnelle, je me l'imposais à moi-même. À aucun moment je n'ai été en lutte contre la société. Quand vous êtes blanc et que vous portez un nom français (le vrai nom d'Olivia Ruiz est Blanc, ndlr), vous ne connaissez aucune forme de rejet. 

cafébabel : Tes grands-parents sont des exilés du franquisme. Tu as dit « porter le poids de l’exil familial sur les épaules »...

Olivia Ruiz : Oui, mais je le fais par rapport aux gens que j'aime et non par rapport à ce que cela occasionne sur ma propre vie. Je pense à mes grands-parents qui m'ont en partie élevée et je me dis que leur vie aurait été toute autre s'ils avaient été accueillis lorsqu’ils sont arrivés en France. C'est en ça que je suis porteuse d'un devoir de mémoire.

cafébabel : De quelle façon t'ont-ils transmis leur histoire ?

Olivia Ruiz : Par bribes. Un de mes cousins s'est beaucoup plongé dans l'histoire familiale et nous a racontés par la suite ce qu'il s'était vraiment passé. Mais même aujourd'hui, quand je parle à ma grand-mère de 87 ans de son enfance et de l’époque où elle a quitté l'Espagne, elle éclate en sanglots. C'est une blessure à vif, comme si tout s'était passé hier. Son départ du pays, son arrivée en France pour rejoindre sa soeur malade... Ce que j'en retiens, c'est le déchirement. En général, il ne partait pas en famille. Chaque enfant partait l'un après l'autre en s'arrachant du cocon familial.

Olivia Ruiz - « À nos corps aimants »

cafébabel : Tout ceci a inspiré la pièce de théâtre que tu as écrite et interprétée - Volver - et qui met en scène la trajectoire d'une jeune femme exilée. Comment s’est construite l’écriture du spectacle ?

Oliva Ruiz : Il a fallu tisser ses histoires à partir des chansons de mes quatre premiers albums queJean-Claude Galotta (le chorégraphe du spectacle, ndlr) avait choisies. Par exemple, il avait sélectionné « Les Vieux Amoureux », une chanson qui raconte l'histoire de deux vieux qui ont tellement peur de mourir séparément qu'ils décident de se suicider ensemble. Il fallait que je trouve une transition pour amener la chose. Donc j'ai raconté que leurs têtes avaient été mises à prix par Franco et que plutôt que de risquer de mourir chacun de leur côté ils avaient décidé de se suicider. J'ai moi-même été inspirée par l'histoire d'une de mes grandes tante dont la tête avait réellement été mise à prix parce qu'elle était directrice du bureau des jeunesses républicaines. Ensuite, dans le spectacle, la jeune fille exilée va tomber enceinte. Je pense que si je n'avais pas attendu un enfant au moment de l'écriture, je n'aurais jamais mis ça. Mais Volver est inspirée de l'histoire de mes grands parents dans la mesure où le personnage se tient dans la négation totale de ses racines. Un de mes grands-pères m'a toujours dit : « Moi, je ne suis pas Espagnol ». Il avait tellement morflé quand il est arrivé, qu'il a passé sa vie entière à renier ses origines. Il se réfugiait dans l'idée d'être un vrai français. Bien qu'elle ait deux parents espagnols, ma mère ne le parle pas parce que son père faisait un rejet. C'est très inspirant. 

cafébabel : Dur aussi. As-tu eu du mal à écrire à la pièce ?

Olivia Ruiz : Non, au contraire. C'était une nécessité. 

cafébabel : Aujourd’hui, quel regard portes-tu sur la crise migratoire en Europe ?

Olivia Ruiz : Je suis hyper fière par moment. Mon frère est psychologue auprès de jeunes migrants isolés donc quand je le vois travailler, je me dis : « Elle est belle ma France ». Il bénéficie de nombreux financements pour les loger, pour qu'ils finissent leurs études... Je sais désormais que la France ne laisse pas un mineur en situation de précarité quelque soit son origine. D'un autre côté, le non-accueil me rend super pessimiste. On nous fait croire que nous sommes un pays en crise mais ça ne justifiera jamais de ne pas accueillir 50 000 personnes. On nous a bassinés avec « les hordes de migrants aux portes de la France ». Premièrement, c'est faux et deuxièmement le bien-être de la France ne repose pas sur l'accueil ou le non-accueil de quelques dizaines de milliers de personne. 

cafébabel : Es-tu sensible à une mesure citoyenne ou politique qui pourrait servir de réponse au problème du non-accueil ?

Olivia Ruiz : La mesure semble héritée des vielles dictatures, mais on pourrait quand même réquisitionner des logements vides. Paris, par exemple, en regorge. J'habite dans ce qu'on pourrait appeler un beau quartier du 18ème arrondissement, et dans ma rue il y a des immeubles entiers qui ne sont habités qu'une semaine par an. 

cafébabel : Quelle est ta première réaction face à ça ?

Olivia Ruiz : De la tristesse et de la culpabilité face à ma propre impuissance. 

cafébabel : En tant qu'artiste, comment traduis-tu ce sentiment ?

Olivia Ruiz : En écrivant Volver. La pièce finit avec un déroulant qui indique : « 500 000 morts après la guerre d'Espagne » et qui se termine avec les chiffres de notre époque. Les gens quittent le spectacle avec une image marquante. « L'histoire se répète et on refait les mêmes erreurs »... Peut-être même que les gens sortent de la salle en pensant davantage à cette petite phrase qu'à la performance. C'était instinctif, je n'ai pas réfléchi. Il fallait que cela y soit.

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Écouter : 'À nos corps aimants' d'Olivia Ruiz (Polydor/TF1 Musique/2016)