Oksana Chelysheva, écho tchétchène

Article publié le 4 mars 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Il y a un an, l'ancien président indépendantiste tchétchène Alan Maskhadov était éliminé par les forces russes. La journaliste Oksana Chelysheva, membre de l’ONG pour l’Amitié russo-tchétchène évoque le silence européen autour de ce conflit.

« Si un conflit de l’information se déclenche sur le sujet, nous avons tous les éléments pour sa résolution pacifique ». Activisme journalistique à l’état pur. Les paroles d’Oksana Chelysheva sont aussi claires et éloquentes que son regard. « Notre mission est de raconter des histoires » glisse-t-elle. Violations des droits de l’homme. Disparitions. Menaces. Des mots contre l’oubli.

Depuis 2000, année où l’ONG Société pour l’amitié russo-tchétchène a vu le jour, la vie d’Oksana s’est convertie en un pèlerinage infatigable afin de dénoncer la situation de la société civile tchétchène et d'attirer l’attention de la communauté internationale. L’Irlande, le Royaume-Uni, l’Autriche ou le Danemark, ont figuré parmi ses destinations fétiches de ces derniers mois. Sa visite à Séville en février dernier coïncide avec la visite officielle de Poutine en Espagne. Oksana nous reçoit aimablement au détour d’une pause parmi les dizaines d’interview qu’elle accorde en à peine quelques jours.

Chelysheva refuse que le conflit tchétchène ne vienne grossir la liste des milliers de «  conflits oubliés » qui ne sont plus dans la ligne de mire des médias ni de la communauté internationale. L’Agence d’information russo-tchétchène et le journal Pravo Zaschita (Défense des droits) sont nés en même temps que l’ONG. Objectif : offrir une alternative de « véritable information» à la brutale campagne de propagande officielle « qui a terrorisé la société civile et dans laquelle le second conflit en Tchétchénie a joué le rôle principal ».

Toutes ces actions sont menées depuis la ville de Nizhnii Novgorod, la troisième plus grande ville de Russie, où se trouve le siège de l’ONG. « Nous sommes une organisation multinationale. Depuis l’Ingouchie, l’Ossétie, la Russie ou la Tchétchénie elle-même, notre travail consiste à collecter les informations et les rendre publiques. » Très simple et en même temps très compliqué, car « toute tentative de publier des détails sur ce qui se passe en Tchétchénie est considérée par les autorités russes comme une menace », assure Chelysheva.

Liberté d’expression contre répression

La réponse du gouvernement de la Fédération de Russie au travail de l’Agence d’Information russo-tchétchène ne s’est pas fait attendre. Depuis deux ans, la campagne de persécution et de harcèlement envers l’association a pris une tournure préoccupante. Après la surveillance téléphonique des membres de l’organisation et les courriers menaçants, Stanislav Dmitrievski, le rédacteur en chef de Pravo Zaschita, a été inculpé. En janvier dernier, lors d’un procès dont l’accès fut interdit aux représentants des organisations de défense des droits de l’homme, Dmitrievski a été condamné à quatre ans de liberté surveillée. Son « délit » ? La publication de deux articles écrits par l’ex-dirigeant séparatiste tchétchène Alán Maskhadov et son représentant spécial Ahmed Zakaiev, dans lesquels ils lançaient un appel à l’aide au Parlement européen.

Pour Oksana, « la persécution des ONG de la part des autorités russes constitue la troisième phase de la stratégie d’attaque de la société civile. La première a été le contrôle des médias ; la deuxième, l’attaque du monde des affaires avec l’incarcération de l’oligarque Khodorkovski. La dernière étape furent les récents amendements aux lois régulant l’activité des associations civiles en Russie ».

Cette loi controversée a été publiée au journal officiel Rossiiskaia gazeta le 17 janvier 2006 et elle entrera en vigueur en avril prochain. En vertu des nouvelles dispositions, les autorités pourront refuser d’inscrire au registre officiel toute organisation dont le nom « offense la décence publique ou les sentiments ethniques ou religieux ». De plus, elles jouiront de pouvoirs d’inspection sans précédents sur les sources de financement, les dépenses prévues et réelles. « Les autorités russes ont peur des ONG depuis la ‘Révolution orange’ en Ukraine ou la ‘révolution des Roses’ en Géorgie et sont bien décidées à anéantir toute récidive. » Pour Chelysheva, si l’inculpation de son collègue Dmitrievski constitue un « dangereux antécédent », il s’agit avant tout d’un avertissement sur la façon dont le gouvernement de Poutine pense mettre en pratique les nouveaux amendements.

Une affaire qui a provoqué une réaction de Bruxelles. Dans sa résolution sur la situation en Tchétchénie après les élections et la société civile en Russie, le Parlement européen « se dit préoccupé par les informations faisant état du harcèlement administratif et judiciaire dont sont victimes certaines ONG présentes en Tchétchénie et qui semble s'inscrire dans un processus plus général menaçant la liberté d'expression et d'association dans la Fédération de Russie, et prie instamment les autorités russes de mettre fin à ce harcèlement ». De même, il « demande l'abandon de toute poursuite à l'encontre de Stanislav Dmitrievski et appelle les autorités russes à respecter la liberté des médias et des journalistes ».

L’implication de l’Union européenne : un enjeu de taille

Oksana souligne que le conflit tchétchène « a déjà dépassé les frontières de la république et s’est étendu à tout le Caucase Nord » et déplore la « tiède » réaction de la communauté internationale en général et de l’Union européenne en particulier. Chelysheva n’hésite pas à critiquer le « cynisme » avec lequel les 25 font face à la situation de la Tchétchénie, vu le poids des « arguments gaziers » utilisés par le gouvernement russe.

« Il faut assumer une position ferme car une Russie instable est une menace pour l’Europe », souligne Oksana. Elle est convaincue qu’il est grand temps que la société européenne commence à « se poser des questions et à prendre conscience de la situation ». Le travail journalistique représente pour Oksana Chelysheva un bel exercice d’engagement social : mettre l’information au service de la démocratie.