Oh boy : le mâle européen de 2012, l'anti-James Bond

Article publié le 21 novembre 2012
Article publié le 21 novembre 2012
Voilà des années que les médias nous répètent à l’envi que nos hommes vont mal. Être macho n’est plus « in », mais quelles options leur reste-t-il ? Le premier film de Jan Ole Gerster, Oh Boy, offre de nouveaux modèles de masculinité pour l’homme de 2012.

Oh Boy nous plonge une journée dans la vie de Niko Fischer (joué par Tom Shilling) : la vingtaine, fauché, sans but. Ce film allemand plusieurs fois primé donne à voir une image de la masculinité en négatif. Traditionnellement, la masculinité se conçoit comme la dichotomie entre un mâle fort, actif et rationnel et une féminité faible, passive et émotive. Plus récemment, nos héros de cinéma sont apparus à l’écran de manière différente : au lieu de se définir en opposition à leurs petites amies ou à leurs sœurs, c’est de leur père qu’ils se différencient (Billy Elliot, le film britannique de 2000, désormais classique, en est un parfait exemple).

Le vrai problème, c’est qui ?

À mesure que le film se déroule, Niko se retrouve face à la masculinité des hommes qui l’entourent : son père, un entrepreneur ambitieux et amateur de golf - son voisin, un homme qui ignore tout des émotions et qui passe son temps à jouer au baby-foot contre lui-même - les petits voyous de rue, qui draguent la fille dont Niko s’est entiché. Il semble que Niko ne puisse, ou ne veuille, entrer dans aucune de ces catégories. Ayant laissé tomber l’université quelques années avant le début du film, il lui manque le dynamisme de son père, et ne voit pas l’intérêt de l’amitié à base d’alcool et de baby-foot que lui offre son voisin.

Il en résulte un sentiment d’isolement : « Vous n’avez jamais l’impression que tous les gens qui vous entourent sont bizarres ? », demande-t-il dans le film. « Et plus vous y pensez, plus vous vous rendez compte que le problème, ce n’est pas les autres, mais vous-même. » Cet esseulement finit presque par être auto-infligé, se révélant dans une attitude à la fois ironique et réservée dans ses rapports avec les autres, dont une des conclusions sera la fin de sa relation avec sa petite amie. Cet isolement n’est pas sans rappeler celui de Tomasso, le personnage principal du film italien Le premier qui l’a dit (Mine Vaganti, Italie, 2010) qui, incapable d’expliquer à sa famille ses désirs et ses centres d’intérêts, vit dans le mensonge.

L’action ou le détachement

Le problème du père de Niko avec son fils, c’est sa passivité. Les vrais hommes « agissent », non ? Le prince délivre la princesse de sa tour/sorcière/cruelle belle-mère - le chasseur-cueilleur de l’âge de pierre trouve la nourriture pour sa famille - et James Bond sauve le monde (après tout, on en est au 50e anniversaire de sa première apparition cinématographique). Mais Niko ne parvient pas à passer à l’action. Le style impressionniste de Oh Boy reflète le mode de vie d’un jeune homme qui flâne de situation en situation, sans jamais prendre aucune décision ou définir aucun objectif. Comme le fait remarquer l’acteur Tom Schilling, « faire quelque chose, devenir quelqu’un : notre monde ne tourne qu’autour de ces obligations qu’on nous impose. Les gens se disputent pour déterminer si Niko est un imbécile, un tire-au-flanc ou un rêveur. Il n’est pas un Bruce Willis, prêt à sauver le monde ! » Il n’est pas étonnant que Niko se voit retirer son permis de conduire au début du film : c’est un homme qui a quitté le siège du conducteur et qui laisse le volant à quelqu’un d’autre. Au lieu d’agir, il passe son temps, comme il le dit à son père, à contempler.

Ce n'est pas un Bruce Willis, prêt à sauver le monde.

Malgré tout, le portrait de la masculinité dressé par Oh Boy reste plein d’espoir. Niko est bien plus sympathique (et plus émotionnellement capable) que les autres personnages masculins du film. La rédemption viendra sous la forme de deux rencontres avec des personnes plus âgées, tout aussi isolées. Elles prouveront que la coquille de détachement ironique que Niko s’est construite peut être rompue et que l’absence de but précis n’est pas si grave. L’accent est mis sur les petites choses de la vie, et ce sont elles qui ont du sens : les fauteuils confortables, les vélos, cette tasse de café si longtemps attendue.

L’homme de 2012 n’est pas très préoccupé par sa masculinité

L’homme de 2012 n’est pas très préoccupé par sa masculinité. Au long de son parcours, il fera certes des erreurs, mais ce seront les siennes. Cette vision contraste avec la vague de films britanniques du tournant du siècle, tel que The Full Monty, dont le thème central est le sentiment d’une masculinité déconnectée. Les héros ont du mal à affronter ces choses supposément féminines, les « émotions ». C’est une fois cette bataille livrée que son existence même met en lumière une crise fondamentale dans la masculinité. L’homme de 2012 n’a pas ce problème. Il s’est accepté, plus ou moins. Il cherche désormais à déterminer où il va.

Tous les films actuels ne sont pas dans cette optique là. La sortie du dernier James Bond, Skyfall, nous montre le héros britannique ultime aussi macho que faire se peut. Et pourtant, même Bond semble lassé de son vieux numéro. Chose impensable pour un héros de films d’action, son habileté au tir est remise en question, et lors d’une scène mémorable, son coéquipier Javier Bardem, en héros pro-LGBT, manque de lui voler la vedette.

Même dans le film de Sam Mendes, Bond semble fatigué de la routine.

L’attitude du chouchou de ces dames n’a peut-être pas changé, mais la société, elle, a évolué. Certains fans se sont plaints que Bond passe trop de temps à se morfondre dans Skyfall. Il est peut-être temps pour lui de suivre la voie ouverte par Niko.

Photos : Oh Boy ©X-Verleih, Skyfall ©Sony Pictures, Vidéo (cc)xverleih/YouTube