occupy gezi : l'arménie se parque aussi

Article publié le 4 juillet 2013
Article publié le 4 juillet 2013

Parmi les contestataires d’Occupy Gezi figurait Nor Zartonk, une organisation fondée par de jeunes arméniens de Turquie. Issus d’une communauté habituellement discrète, ses membres ont notamment tenu à rappeler à leurs concitoyens que, sous le parc, reposaient une partie de leurs ancêtres. Pour cafébabel, un militant commente les récents évènements.

(L’intéressé a souhaité conserver l’anonymat. Nous l’appellerons A.)

A Gezi parkı, nous étions tous des minorités

Dans une interview récente, le directeur de Nor Radyo, Murat Gozoglu, résumait ainsi la philosophie de Nor Zartonk : « abattre les mûrs entre les peuples qui font que nous restons étrangers les uns aux autres ». Ces propos entrent aujourd’hui en résonance particulière avec la conscience politique inédite, accouchée au forceps par Erdoğan. Comment les ‘çapulçular’ pourront-ils un jour oublier l’esprit de ‘kardeşlik’, de fraternité qui s’est forgé dans les allées du parc Gezi?

« Vivre ensemble a été une formidable leçon », lance A. « Les manifestants ont réalisé qu’ils se comportaient finalement comme les minorités privées de parole. Nous les Arméniens, opprimés depuis des siècles,  nous connaissons parfaitement ce sentiment. De même, tous ceux qui se mobilisent pour leurs droits étaient déjà habitués au gaz lacrymogène ! D’ailleurs, pour les Kurdes, c’est une blague comparé aux tirs à balles réelles qu’ils ont essuyés. La cohabitation et le dialogue ont permis l’émergence d’une situation d’empathie sur la question des minorités. »

Le miracle de Gezi parkı

« Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils rencontraient des gens "différents". Sans préjugés imaginaires, nous n’aurions aucun problème pour vivre ensemble. A Gezi parkı, nous avons fait l’expérience de notre humanité commune.» Voilà comment A. résume le « miracle » du parc Gezi. Un miracle qui ne va pas forcément de soi.

Par exemple, la présence massive du drapeau national et des effigies d’Atatürk n’inquiète-t-elle pas les minorités à cause de leur coloration nationaliste ? Notre interlocuteur estime que la plupart des jeunes arborant ces icônes kémalistes « n’ont jamais été politiquement engagés, ces emblèmes étaient donc certainement leur seul référent politique. » Bon sens ou angélisme ? L’unité reste fragile.

Le génocide, persona non grata à Gezi 

Au parc Gezi, Nor Zartonk a joué les pédagogues. Devant le stand de l’organisation, une silhouette en carton représentant une tombe rappelait aux occupants du parc et aux Stambouliotes de passage la vocation passée des lieux. Peu se souvenaient qu’ils abritaient jadis le plus grand cimetière arménien de la ville. La légitimité de ce symbole fait de papier et de polystyrène  n’a jamais été remise en question.  « Elle est restée en place et intacte du premier au dernier jour d’occupation », affirme A. Le 5 juin, l’allée principale du parc a même été baptisée du nom de Hrant Dink (journaliste et écrivain truc d’origine arménienne assassiné par un nationaliste en 2007, ndlr) par les occupants. Malgré l’accueil positif réservé à ces initiatives, les militants de la cause arménienne restent prudents. Car même au cœur du mouvement Occupy Gezi, des tabous subsistent. « Evoquer le génocide demeure une ligne difficilement franchissable » affirme A.. « Les gens n’ont jamais eu l’opportunité d’aborder la question car le système éducatif reste muet. ».

La spontanéité et l’ampleur du mouvement de protestation né place Taksim ont conduit d’innombrables analystes à saluer la chute du « mur de la peur ». Conscient qu’il y aura un avant et un après Gezi parkı. A. se veut malgré tout plus nuancé. « Les personnes placées en garde à vue pour leur participation aux manifestations sont sous le coup de la loi anti-terreur. La Turquie sait se créer de nouveaux ennemis pour susciter la peur, des raisons pour poursuivre l’oppression. C’est la réaction à venir de la population qui nous dira si la peur est vraiment tombée. Il ne faut surtout pas laisser fléchir la mobilisation car elle n’est pas une tradition en Turquie. » Quoiqu’il en soit, « aucun mouvement politique ne pourra récupérer le mouvement, parler en son nom. Impossible d’avoir une influence sur une mosaïque de gens aussi variés. Notre force, c’est le collectif. »

Du chantier civil au chantier politique

La concorde et la pugnacité observées pendant 15 jours place Taksim survivront-elles ? Même si les gestes créatifs de désobéissance civile fleurissent depuis le « nettoyage » de la Place Taksim par les forces de l’ordre, certains çapulçular ne se font pas d’illusions. « Il est difficile se projeter dans l’avenir, tout bascule si vite en Turquie. On ne croit pas à l’émergence d’un mouvement politique issu de la résistance civile.  Par contre, des partenariats au niveau de la société civile sont envisageables. Le test déterminant pour la société sera sa capacité à maintenir en vie l’esprit de fraternité en dépit provocations et des manipulations du gouvernement » qui cherche à diviser le pays.

Alors quid du slogan plutôt clivant : « Erdoğan istifa ! » (Erdoğan démission !) ? Notre homme admet qu’il est un peu réducteur : « la colère est dirigée contre le système. La Turquie a déjà connu la dictature à plusieurs reprises. La situation actuelle n’est pas très différente de ce que l’on a déjà connu ».

Au cœur des revendications des minorités en faveur du vivre ensemble figure la révision de la notion de citoyenneté. « Je vis en Turquie. Je suis citoyen. Point. Mon statut ne devrait pas être défini sur la base de critères ethniques  ou religieux », estime A. Autre cheval de bataille : la loi électorale qui instaure un minimum de 10 % des voix pour qu’un parti soit représenté au Parlement. Minorités ou partis régionaux sont de facto exclus de l’échiquier politique. A. est catégorique : « ce seuil ne devrait pas seulement être abaissé, mais carrément être jeté aux oubliettes de l’histoire car il favorise un parti majoritaire ».

Les jeunes militants arméniens de Nor Zartonk ont conscience que le chantier est immense : « Ce ne sont pas les modifications des textes de loi qui feront à elles seules avancer les droits de l’homme. Il faudra aussi qu’évoluent les mentalités des hommes politiques. »

En savoir plus sur Nor Zartonk :

Fondée par de jeunes militants arméniens de Turquie, Nor Zartonk (Nouvelle Renaissance/Eveil) œuvre en faveur de la réconciliation des composantes de la société turque. Elle défend le respect des droits et la non discrimination. En 2009, l’organisation lançait un projet de radio en ligne. Conçue initialement comme une radio communautaire arménienne, Nor Radyo (nouvelle radio) s’est finalement muée en un projet plus ambitieux. Devenir la voix du multiculturalisme  turc en accordant l’antenne aux locuteurs de langues minoritaires. Une plateforme partagée où chacun est libre d’afficher son appartenance ethnique et son identité culturelle. Une programmation multilingue qui favorise la compréhension et la co opération interculturelle.