Nuit Debout : « Sa convivialité et son air de Mai 68 » 

Article publié le 9 avril 2016
Article publié le 9 avril 2016

Depuis le jeudi 31 mars, le rejet de la politique du gouvernement s'est concrétisé par des manifestations et une occupation de la place de la République. De loin une cacophonie festive se laisse entendre. Le coeur de l'occupation est néanmoins composé d'une assemblée générale quotidienne et de commissions de réflexions dont les participants sont déterminés à formuler des propositions concrètes.

Nuit Debout est l’aboutissement de plusieurs semaines de mobilisation de la société civile contre la Loi Travail. Depuis plus d'une semaine, des milliers de Parisiens occupent la Place de la République, à Paris. Louise B., étudiante en droit, considère cette occupation comme une nécessité : « La multiplicité des revendications et des slogans scandés lors des manifestations peut donner l’impression d’un mouvement sans structure, sans véritable objectif commun. Si en plus, on arrive à la fin de la manifestation et que tout le monde s’en va… Avec une occupation de la place au moins, on donne la possibilité d’une unification, d’une organisation du groupe. »

Une expérience humaine

Depuis plus d’une semaine maintenant, la place est le théâtre d’une expérience humaine qui laissera une trace dans la mémoire de tous ceux qui y seront passés plusieurs heures, sur plusieurs jours. Paris, d’habitude décrite comme la ville du stress, de l’indifférence et de l’anonymat, voit ici ses habitants se rencontrer sans gêne, construire ensemble des tentes pour s’abriter. Tout ceci se déroulant dans un respect de l’autre remarquable.

De nombreuses personnes mobilisées s’inquiètent néanmoins de voir l’occupation se transformer en une foire, en une Fête de l’Huma. Niklas espère de tout cœur que le mouvement ne tombera pas dans les travers de son côté festif. Il se dit lui « écœuré par cette tendance de la gauche à se célébrer soi-même dans une fête qui n’a rien de politique ». 

Alors, la place de la République est-elle une fête ? Le passant restant à l’écart de la mobilisation pourrait voir une foire sur la place : la musique fait danser, les bouteilles de verre s’empilent à côté des poubelles et les stands de sandwichs répandent leur odeur de merguez et d’oignons grillés. Il faut s’approcher pour voir les individus réfléchir ensemble à la continuité du mouvement. Il faut rester sur la place pour voir que l’Assemblée Générale du 36 mars (6 avril) a débuté à 18 heures et se prolongera jusqu’à 23 heures à la demande des participants. Il faut écouter ceux qui s’expriment pour prendre conscience qu’un projet de Constitution alternative est en marche.

« Il vaut mieux ça que rien »

Si la foule présente à République chaque soir est principalement constituée de personnes engagées, de jeunes diplômés ou étudiants, de salariés ou chômeurs et de syndicalistes, le caractère non-partisan du mouvement permet une relative hétérogénéité du groupe. Joël, professeur de musique, passait par là en scooter et a décidé de s’arrêter pour jeter un coup d’œil. Alerté par la matinale de France Inter, il apprécie « la convivialité du regroupement et son air de mai 68 ». 

Les ondes radiophoniques ont aussi amené Véronique, retraité ingénieure, et Martine, avocate à se faire leur propre idée de la Nuit Debout. « Face à la montée du FN et la dégringolade du PS, il vaut mieux ça que rien », affirme Véronique. Martine, quant à elle, apprécie l’endroit pour son contre-pied à « l’individualisme et au consumérisme ambiants ». Elle trouve aussi intéressant le fait que l’occupation semble relativement organisée sans avoir besoin d’un leader.

« La fête et la réappropriation d’un espace urbain », c’est avant tout ceci qu’apprécie Cosme. Ce concepteur lumière est revenu plusieurs fois rencontrer ces personnes que l’on ne fait que croiser dans la vie quotidienne parisienne. Sans participer aux Assemblées Générales, il s’implique dans les actions spontanées et les manifestations. Cosme vient surtout sur cette place pour se sentir libre et finir la nuit à « chanter en Arabe avec des gars du bled qu’il n’aurait jamais pu rencontrer autrement ».

« Place de l'Arrêt Public »

La force de l’occupation tient à l’équilibre qui a été atteint jusqu’à maintenant, entre le côté festif et rassembleur du mouvement, et son aspect militant, structuré et constructif. S’approchant de l’Assemblée Générale, les vendeurs de bières laissent place à toutes sortes de groupes et de commissions contribuant à la pérennité de l’occupation. Ici, des étudiants de Paris VIII organisent un banquet philosophique pour dimanche. Là, une juriste demande au pôle information ce qu’elle peut apporter au mouvement. « Entre la réforme sur l’égalité de temps de parole dans la campagne présidentielle et la nouvelle loi sur l’état de nécessité concernant les policiers en situation de légitime défense », c’est un ras-le-bol croissant qui l’a amené à venir apporter sa pierre à l’édifice.

Les différentes commissions existantes montrent à la fois la diversité des sujets abordés dans le mouvement autant que la forte volonté des occupants de construire quelque chose de concret. Les réunions de la commission féministe sont indiquées sur un tableau situé au pôle info. On peut notamment y apprendre les heures de rencontres pour la commission Climat, la commission Perspectives et programme, Grève générale, Economie politique, Media training ou encore Action précarité/chômage. Ces groupes de travail se réunissent en parallèle de l’Assemblée Générale, qui, le 38 mars (7 avril) aura duré plus de six heures d’affilées.

En face du pôle information, à côté du stand dédié à la presse, une infirmerie de fortune se love au cœur de l’accueil/pôle sérénité. Les volontaires présentes ont dû jusqu’à maintenant s’occuper de plaies et de malaises. « Nous venons aussi en aide aux réfugiés et aux SDF qui viennent nous voir », affirme l’une de ces infirmières.

Passe alors un journaliste de la Radio Debout tout juste créée. Sans certitude absolu, Florent, qui remplace temporairement le chargé du pôle presse, m’informe que certains de ces journalistes seraient des grévistes ou des retraités de Radio France. La même incertitude règne quant aux origines de la Nuit Debout. Suite aux manifestations successives, les appels à une occupation ont été relayés par les lecteurs de Fakir et par François Ruffin à la suite de chaque projection de Merci Patron !. Le groupe Convergence des Luttes a aussi grandement contribué à l’organisation et à la pérennité de l’occupation. C’est à ce groupe militant que l’on doit la distribution gratuite du journal 20 mille luttes, dans le métro notamment. Florent avoue néanmoins que « tout le monde s’est laissé dépasser par l’ampleur du mécontentement et la volonté de contester ».

Professeur de capoeira, Félice déambule le sourire aux lèvres aux milieux des groupes. « Il n’y a que des gens biens dans ces manif’. De les rencontrer, ça me donne l’impression de vivre ». Et quand on lui demande ce qu’il apprécie le plus dans cette occupation, il répond avec éloquence : « Les anciens que j’ai rencontrés m’ont parlé d’une atmosphère de Mai 1968. Bien sûr ! Nous transformons la République en l’arrêt public ».

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Cet article a été rédigé par la rédaction de La Parisienne de cafébabel. Toute appellation d'origine contrôlée.