Nuit Debout : organisation du domaine de la lutte

Article publié le 8 avril 2016
Article publié le 8 avril 2016

Depuis plus d’une semaine, des milliers de manifestants occupent les principales places de France dans le cadre d’un mouvement baptisé Nuit Debout. Si les revendications exprimées restent extrêmement floues, la structure des assemblées se dévoile au grand jour.

Difficile de trouver le bon bout. Pourtant, plusieurs versions convergent vers une potentielle histoire vraie. Ça s’est passé un 23 février, à l’heure de l’apéro. À la Bourse du Travail, dans le 10ème arrondissement de Paris, près de 1 000 personnes – des syndicalistes, des militants, des intellectuels – s’agglutinent autour de François, Loïc et Johanna. Le foyer, qui a l’habitude d’accueillir des réunions syndicales, ouvre ce soir-là ces portes à une rencontre publique baptisée « Leur faire peur ».  L’idée ? Faire converger les luttes sociales qui agitent la France depuis quelques temps : celle de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de l’usine Goodyear d’Amiens, de la réforme du collège... Cela dit, une question s'extirpe vite de la mêlée : « Et maintenant, on fait quoi ? ».

« Après la manif, je ne rentre pas chez moi »

La réponse a du mal à se conjuguer au singulier. Certains veulent s’adosser à la grande manifestation du 31 mars contre la « Loi Travail » - très impopulaire parmi la jeunesse - que le gouvernement tente d’introduire (un projet de réforme sur le droit du travail, ndlr). D’autres, préfèrent se mobiliser de leur côté. Dans la cohue, une réaction vient quand même du cœur. C’est celle de Loïc, comédien, qui lance : « Après la manif, je ne rentre pas chez moi ». Dit autrement, j’occupe un endroit et quand j’y suis, j’y reste. Peu ou prou, Nuit Debout est né sur cette phrase.

Les bribes de l’histoire, c’est François Ruffin qui les raconte, dans une interview accordée à l’hebdomadaire Télérama. Ce Calaisiens de 40 ans est l’auteur d’un documentaire, Merci Patron, qui raconte la lutte quotidienne de Jocelyn et de Serge, au chômage après que l’usine Kenzo du groupe LVMH a été délocalisée en Pologne. Le film a pour l’instant était vu par 200 000 spectateurs. Par la force des choses, il est même devenu l’un des supports intellectuels sur lequel les noctambules de la Place de la République, à Paris, construisent leurs discussions depuis 6 nuits. 

Sacrés barnums

Depuis le jeudi 31 mars au soir, le mouvement baptisé Nuit Debout a investi les dalles de la Place de la République, dans le 10ème arrondissement de la capitale française. Depuis, des assemblées citoyennes improvisées forment un espace de débat qui passionne de plus en plus l’Hexagone. À Paris, les AG (Assemblée Générale, nldr) – qui se déroulent généralement en tout début de soirée – rassemblent de manière croissante des milliers de personnes. Il y a quelques jours, Nuit Debout s'est levé en banlieue, à Montreuil ou Ivry, mais aussi dans le reste du pays comme à Toulouse, Rennes, Lyon, Marseille... Les débats parisiens sont d’ores et déjà suivies en live par plus de 80 000 personnes grâce à l'application Periscope. 

Énormément de choses s’y passent. Les AG font se succéder les prises de paroles sur tout un tas de sujets qui peuvent aller de la précarité sociale à un discours passionné sur la défense de la langue des signes. À côté des cercles de discussions, se tient une cantine, une librairie improvisée, une tente qui vend des sweats floqués d’un message subversif... Tout semble si spontané et pourtant, ce joyeux bordel est un monstre d’organisation.

Dans les colonnes de Télérama, François Ruffin explique qu’ « il a fallu organiser tout ça » : communiquer, distribuer des tracts, monter des barnums, acheminer du matériel et créer un site Internet. Ainsi, l’adresse convergences-des-luttes.org est née dans la foulée de l’agitation. Le site publie des communiqués, les comptes rendus des assemblées générales, une carte des manifestations ou encore un agenda militant. Sur place, la même fièvre méthodologique a envahi la Place de la République. Avant chaque AG, un comité d’action s’occupe de coordonner la logistique sous une bâche bleue. Des « commissions » se créent tous les jours avec des volontaires, qu’elles concernent l’occupation des lieux de pouvoir ou la mise en place d’un potager. Un cahier à carreaux tourne parmi les occupants afin de savoir « qui va parler ce soir ». Des formations à la modération des débats sont désormais largement suivies et distinguent des rôles bien précis qui vont du respect des temps de paroles à l’écriture des rapports. 

Refaire le monde

Avant la nuit, Nuit Debout est donc savamment orchestrée le jour. Si le mouvement se veut sans tête, il semble administré par des personnes qui savent très bien comment mener la barque. Il n’aurait peut-être pas connu de lendemain si la DAL (Droit au Logement) n’avait pas usé de sa connaissance juridique pour déposer les recours nécessaires à l’occupation de République. Pas eu la même portée si Ruffin, également patron du journal alternatif de gauche Fakir, n’avait pas une forte expérience militante. Pas soufflé les mêmes braises si des activistes en apparence si différents ne s’étaient pas réunis sous le même toit, cette soirée du 23 février.

L’assise de Nuit Debout est bel et bien née d’une convergence des luttes. Vers quoi ? Joker. François Ruffin l’affirme sans fard : tout est parti du rejet de la loi El Khomri, du nom de la ministre du Travail qui tente d’introduire un nouveau texte. Mais alors qu’elle a impulsé une opposition commune et massive, la Loi Travail semble devenir un prétexte à l’extension du domaine de la lutte. Ce qui fédère aujourd’hui les milliers de participants, selon Ruffin, est un combat universel contre le manque de perspective politique. C’est la raison pour laquelle Nuit Debout fait aujourd’hui des noctambules du côté de la Belgique, de l’Allemagne et de l’Espagne. C’est la raison pour laquelle, après avoir balisé le terrain des rassemblements, il s'agira de refaire le monde à ciel ouvert. Bref, de quoi dormir debout.