Nuit Debout à Berlin : « Osons rester debout »

Article publié le 13 avril 2016
Article publié le 13 avril 2016

Le mouvement Nuit debout a également réussi à s’implanter à Berlin. Inspiré du modèle parisien, des Français et des non-Français se sont rassemblés samedi dernier sur la Mariannenplatz. De quoi est-il question ? D'Europe et de nouvelles réflexions.

Nous pensions que le printemps était déjà là, et pourtant, il fait encore bien frais ce samedi soir sur la Mariannenplatz. Les organisateurs le disent clairement : « Nous n’allons pas passer toute la nuit ici. Il fait beaucoup trop froid ». L’initiative Nuit Debout Berlin a appelé à la manifestation, répondant ainsi à l’appel de leurs collègues parisiens qui occupent depuis le 31 mars la Place de la République. Sur Facebook, 600 personnes étaient intéressées par l'événement, tandis que 200 avaient confirmé leur venue. Cela faisait bien beaucoup, étant donné que les organisateurs avaient imaginé à l’origine un rassemblement dans un bar. Il est 19 heures. Environ 100 personnes ont emprunté le chemin de la célèbre place des mouvements de gauche. Le groupe de musique Ton Steine Scherben donne le ton avec son titre « Rauch-Haus ».

Pas peur de faire des erreurs

Les personnes présentes se passent le mégaphone : des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, avec un petit accent parfois. « Nous ne sommes pas d’accord avec ce qui se passe actuellement dans le monde, mais nous ne savons pas comment le dire », s’exprime une dame française assez âgée, qui ose la comparaison avec la République de Weimar. Un jeune homme prend ensuite la parole : « Si vous voulez vous engager en Allemagne, nous avons énormément de structures », avant d'ajouter : « Par exemple les droits des bénéficiaires de la loi Hartz-IV (qui fait référence à l’allocation chômage allemande, ndlr) ». Il est question ici de problèmes allemands.

C’est justement le maître-mot de la petite équipe qui est à l’origine de l’organisation : dépasser la problématique franco-allemande de la réforme du droit du travail et en débattre à l’échelle européenne. Le précariat « n’est pas un problème purement français », affirme Julie, une des membres de l’équipe. Le mouvement n’a pas vocation à s’adresser seulement aux Français, mais aussi aux Berlinois et aux Européens. Deuxième résolution : faire de la démocratie directe leur priorité. « On s'illustre par une ouverture totale », explique Julie (nom modifié par la rédaction à la demande de la personne concernée, ndlr). « On n’a pas peur de faire des erreurs et d’exprimer notre avis. On veut seulement trouver un endroit où nous pourrons échanger librement. »

« Qui a envie ? » Le mégaphone est rapidement sollicité, passant de mains en mains. Les premières commissions se forment : efficacité, langue, idéologie, digital tools, droit du travail. Tandis que la nuit tombe sur la place, chaque groupe se forme rapidement, cherche un petit coin, un animateur, un secrétaire – et c’est parti.

Tous dans le même bateau

Que ce soit des bacheliers, des étudiants, des chômeurs, des employés, des travailleurs indépendants, des syndicalistes d’Allemagne, de France, ou encore des quatre coins de l’Europe, la commission est très colorée, tout comme Berlin. Tous ont des avis qui doivent d’abord s’exprimer. Des débats sur le sens du travail, sur sa place dans la société, sur les différences de revenus, sur les droits des salariés, sur le revenu de base inconditionnel, sur les femmes et les migrants, et aussi sur l’Europe ont lieu. Un quart d’heure plus tard, ils entreprennent de faire un tour des idées. C’est aussi un principe fondamental de l’initiative : il n’est pas ici question d'individus, mais bien de thèmes, et ceux-ci sont encore relativement ouverts. Lorsque le terme « productivité » retentit, une participante crie à l’indignation : « Ce que tu dis, c’est une pensée totalement capitaliste ! ». Il est clair que les Allemands et les Français argumentent et débattent différemment : quand on amène les uns vers un consensus, les autres cherchent la bagarre. Mais ici, ils combattent ensemble. « En ce qui concerne le travail et les conditions de travail en Europe, on n’est pas tous dans le même bateau », lance un participant, « Il s’agit maintenant de faire monter les autres dans notre bateau. »

Oser

Le degré d’engagement et l’arrière-plan personnel des jeunes participants présents, âgés en moyenne de 20 à 25 ans, sont très divers. Krishna, originaire de la région parisienne, est installé depuis six mois à Berlin et travaille comme assistant de langue à Neuruppin (une petite ville au nord-ouest de la capitale, ndlr). En France, il ne se sentait pas particulièrement engagé. Mais depuis son arrivée en Allemagne, il perçoit les problèmes sociétaux dans une perspective globale. Aujourd’hui, il voulait en savoir plus.

Les organisateurs du mouvement Nuit Debout Berlin se sont plus ou moins glissés dans l'affaire. Le 5 avril, seulement quatre jours avant le rassemblement, huit européens francophones se sont retrouvés sur Facebook pour former cette troupe haute en couleur. « On est si jeunes et novices, qu’aucune généralisation n’est possible », assure Julie. La jeune dramaturge s'est installée il y a trois mois à Berlin pour tenter sa chance sur scène. Elle parle peu l’allemand et ne s’est jamais réellement engagée auparavant. Mais aujourd'hui, l’heure est aux initiatives – et visiblement, beaucoup se sentent concernés. Au début, l’idée était de s’associer avec le mouvement parisien et de proposer une plateforme d’échanges, pas plus. « Nous n’avions pas d’attentes particulières », dit-elle.

Maintenant, cela doit continuer. Priorité numéro 1 : rassembler encore plus, mettre en place une mixité et parler au cercle berlinois visé. On réfléchit aussi à une alliance avec d’autres initiatives en vue du 1er mai. Julie décrit l’état des choses : « On est encore dans un processus d’organisation de notre groupe, à la recherche des prochaines étapes ». Les attentes concrètes pour l’avenir ? Julie voudrait tout d’abord faire de ce mouvement un succès, et cela veut dire aussi « politiser les gens ». « Cela peut fonctionner, si on ose. »

Comment continuer à rester debout ?

Beaucoup d’idées ont émergé lors de la rencontre, mais pas encore de ligne directrice claire. C’est pourquoi d’autres rassemblements auront lieu mercredi 13 avril à 19h sur la Mariannenplatz, ainsi que samedi 16 avril à 17h (le lieu n’est pas encore connu). « Cela s’appelle Nuit Debout, mais nous ne comptons pas rester debout toute la nuit », explique Julie. « Après tout, nous voulons rester ouverts à tous, même à ceux qui ne peuvent venir qu'en journée. »

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.