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Article publié le 15 avril 2016
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Article publié le 15 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Aller à Londres pour découvrir le Bélarus

Eh, oui, désormais pour saisir le Bélarus, il ne faut pas obligatoirement aller au Bélarus! Il sera plus simple à la majorité des Occidentaux d’aller à Londres à la fameuse bibliothèque diasporale de Francysk  Skaryna[1] (et au musée, par la même occasion). La-bàs tous les intéressé-e-s pourront découvrir une très riche collection de livres, de périodiques et d’archives consacrés à la culture, à la littérature et à la langue bélarussienne. C’est le plus grand centre d’études bélarussiennes en Europe créé après la Seconde guerre mondiale. Il se trouve à Finchley, un très charmant quartier de la capitale britannique. Au printemps lorsque les magnolias en floraison envahissent l’espace, ce coin londonien devient véritablement incontournable, charmant, à la fois très bélarussien et exotique. C’est ici que se trouvent deux maisons de la diaspora bélarussienne achetées après la Seconde guerre: l’une abrite la mission catholique et l’autre la bibliothèque-musée de Skaryna.

Cette dernière attire tous ceux qui viennent à Londres pour travailler dans les archives, feuilleter ou même lire l’un des rares romans ou récits écrits par un-e auteur-e de la diaspora.  Très souvent ces textes ne sont disponibles en Europe que dans ce lieu.

Même si les francophones s’intéressent rarement à la culture bélarussienne, il y a quand même une raison pour les spécialistes et les esthètes des lettres d’aller dans ce coin de Londres. A la bibliothèque se trouve une petite et très inattendue collection d’ouvrages et de périodiques en français sur le Bélarus. Ici on peut trouver les œuvres des premiers spécialistes français sur les études bélarussiennes – un ouvrage collectif Les confins de la Pologne, Mémoire sur la Lithuanie et la Ruthènie Blanche (1919), La Russie Blanche (1929), Les Blancs-Russes (1929) de René Martel, La langue polonaise dans les pays ruthènes (1938) d’ Antoine Martel ou Le mouvement biélorusse et la Pologne (1939) d’ Ambroise Jobert. Là aussi sont disponibles des œuvres sur le Bélarus écrits par un Polonais sympatisant de la cause bélarussienne – p.ex. Les Blancs-Ruthènes et la question blanche-ruthène (Paris, 1918) de Jozef Siemienski.

Il faut noter aussi des textes des premières décennies du 20e siècle traduits du bélarussien afin de toucher la communauté internationale d’alors. Il s’agit des Mémoires des représentants de la Ruthénie blanche à la Troisième Conférence des Nationalités (Lausanne, 1916), Les bases de l’Etat de la Ruthénie Blanche de Doŭnar-Zapolski (Hrodna, 1919), Procès 490 de la Ghromada biélorusse à Vilna (Prague, 1928).

Les archives et les textes en français écrits par la diaspora bélarussienne de France, de Belgique et même du Québec sont depuis des années 1960-70 se trouvent également ici. Il s’agit des textes écrits par Leŭ Haroška, Michas Naŭmovič ou Liavon Rydleŭski.

Puis l’une des curiosités de ces fonds est la presse diasporale, en particulier géorgienne en français où il y avait une rubrique consacrée au thème bélarussien. Au début des années 60 le journal La Nation Géorgienne a attribué une page aux Bélarussiens. On y trouve des articles d’actualité sur l’identité bélarussienne, sur la russification au Bélarus, sur la vie des dissidents en URSS et celle des immigrés bélarussiens en France ou sur l’appellation du pays, par exemple. Cette dernière question reste d’une grande actualité même à présent. Le Bélarus indépendant est connu par inertie et toujours dans le sillage de la tradition russo-française comme la Biélorussie. En fait, le gouvernement du pays n’a aucune politique culturelle, aucune vision réellement indépendante du pays, il accepte cet état de chose - l’invisibilité ou tout simplement l’ombre du grand voisin. Il ne fait rien pour promouvoir la culture, la langue et les lettres bélarussiennes. Il boycotte presque le premier prix Nobel de littérarture du pays attribué à Sviatlana Aleksievič. Il ignore le message des linguistes et l’ancienne tradition locale de la transcription des noms propres bélarussiens (Vasil Bykaŭ, Harodnia, Viciebsk, Polacak, Miensk, Berascie, Mahiloŭ, Aleksievič, Lukašenka, etc.) tout en préférant les traditions russe et française (Vasil Bykov, Grodno, Vitebsk, Polotsk, Minsk, Brest, Mogilev, Alexievitch, Loukachenko, etc.). Alors que la diaspora bélarussienne de France déjà dans les années 30-50 du dernier siècle essayait de construire les relations avec la France sans aucune tutelle russe ou soviétique. De ce point de vue, il est nécessaire de noter le combat mené par Mikola Abramčyk, le président du Rada bélarussien en exil, et surtout par Leŭ Haroška, un prêtre et un écrivain de diaspora qui avec l’aide du Vatican a pu garder et imposer l’appellation “biélarussien” (et non pas soviétique ou même russe) aux ressortissants bélarussiens de l’URSS. Au demeurant la diaspora est la seule instance à traduire et à exprimer correctement les appellations bélarussiennes, en conformité de la tradition et des règles de langue.

Enfin, la découverte récente dans les archives de la bibliothèque d’un roman écrit par un Bélarussien de Belgique dans les années 40 du dernier siècle a surpris tout le monde, y compris les Bélarussiens de diaspora. Un roman bélarussien francophone – une première pour la littérature bélarussienne! Le texte était resté inconnu, perdu dans les archives pendant 70 ans, jusqu’au printemps 2015. Il a été détecté le jour de la mort du chef spirituel des Bélarussiens de diaspora - et l’un des fondateurs de la bibliothèque Aliaksandar Nadson[2].

Le texte détecté sous le titre Jean et Jacques, ou le Faux paradis est un roman autobiographique qui parle des blessures, des traumas d’un Bélarussien soviétisé, russifié qui a réussi à s’évader en Occident. Le héros est un Bélarussien qui recherche ses origines, qui regrette le Bélarus perdu dans le giron de la Russie. Même si parfois le roman est un peu moralisateur et écrit d’une manière schématique et artificielle, c’est la première tentative de donner aux lecteurs francophones une vision bélarussocentriste du monde, de l’histoire de la région. De ce point de vue, le roman est curieux et digne d’attention. Et puis l’identification de lа paternité de ce livre continue...

Cette bibliothèque est devenue vraiment une sorte de Mecque pour les intellectuels du Bélarus qui rêvent de venir pour travailler, fouiller dans les archives, parler aux Bélarussiens de diaspora. Hélas! ils en ont rarement la possibilité (car il est difficile d’obtenir un visa).

Et puis paradoxalement ce coin de Londres reste le dernier bastion du bélarussien classique, du bélarussien non soviétisé, non russifié, du pur bélarussien dit de Taraškievič[3]. Les Bélarussiens d’ici ont gardé leur langue dans l’état qu’elle était avant la russification des années 1930-50. Ils écrivent et parlent comme autrefois. En fait, ils parlent naturellement comme l’intelligentsia bélarussienne d’avant le goulag. C’est l’une des raisons de plus pour venir ici et écouter l’authentique langue sauvegardée - non pas au Bélarus, mais à Londres! Enfin, c’est ici loin du Bélarus et assez éloigné de France ou de Belgique que se fait actuellement la rédaction du premier dictionnaire bélarussien-français.

En fait, la bibliothèque-musée de Skaryna remplace tout un Etat ou au moins s’est transformée en une sorte du Ministère non-officiel de la Culture et du Livre bélarussien.

Bref, bienvenue à Londres, cette fois Londres bélarussienne!

 

[1] Francysk Skaryna (les 15-16 siècles), un homme de lettres bélarussiennes du Grand-duché de Lituanie (aujourd'hui Bélarus et Lituanie). Il est célèbre pour avoir été le premier à traduire et à imprimer la Bible en vieux-bélarussien. Son œuvre a profondément influencé la langue et la littérature bélarussienne dont il est souvent considéré comme le précurseur.

[2] Le Père Aliaksandar Nadson (1926-2015), le visiteur apostolique des fidèles gréco-catholiques bélarussiens à l’étranger et une figure de proue de la diaspora bélarussienne en Grande-Bretagne.

[3] Branisłaŭ Taraškievič (1892-1938), un philologue bélarussien qui a décrit et codifié en 1918 la norme de transcription du bélarussien moderne.