Nous sommes tous français

Article publié le 11 mai 2002
Publié par la communauté
Article publié le 11 mai 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Derrière l'affirmation de Jean- Marie Le Pen.

Le danger est écarté. Telle semble avoir été la réaction de la classe dirigeante et de l'opinion publique françaises à la première lecture des résultats du second tour des élections présidentielles, qui ont scellé le triomphe de Jacques Chirac (82%) et la défaite de Jean-Marie Le Pen. Soulagement, bien sûr, mais aussi satisfaction, pour une mobilisation certes largement réussie, et grace à laquelle on dispose des marges politiques nécessaires pour construire un vrai projet de réforme.

Mais les risques ne sont pas derrière nous. Au contraire, ils ne font que commencer. Et ce 5 mai de rassemblement républicain doit être conçu comme la première réponse, électorale, de la société française au séisme politique du 21 avril, qui avait vu accéder au second tour des présidentielles le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen. Les problèmes de cette France sont essentiellement de deux ordres, et concernent d'una part, les racines-mêmes de la Nation et de l'Etat, et d'autre part l'identité de la gauche.

Le vote Le Pen est, en grande mesure, un vote identitaire, expression du sentiment de rejet à l'égard de la nouveauté : la nouveauté "évidente" (l'insécurité qui fait rage dans les banlieues) mais aussi celle qui ne s'est pas forcément matérialisée ( la paranoïa d'une France rurale qui a peur de se voir elle aussi un jour "envahie" et urbanisée).

Tout ceci exprime, de manière pathologique, une réelle incapacité de la classe dirigeante a relever le véritable défi du 21ème siècle, celui d'une société multiculturelle qui sache inventer de nouvelles formes d'intégration des immigrés. L'affirmation de Le Pen - qui passe quoi qu'il en soit de 5 800 000 voix au 1er tour à quelques 6 000 000 au second - démontre, en effet, une profonde crise du concept de nation multiethnique et par ailleurs, de l'idée post-moderne de souveraineté étatique, fondéee sur la délégation par l'Etat-nation d'une bonne partie de ces pouvoirs aux entités européennes, illégitimes et anti-démocratiques.

De son coté, la gauche souffre de l'incapacité dans laquelle elle se trouve de résoudre la crise de la notion "multiethnique" et de l'Etat post-moderne. Cette impuissance semble la condamner à un choix identitaire entre "rester" droite et "devenir" droite. Ceci est causé par la fait que la social-démocratie a depuis longtemps failli à sa mission -représenter l'innovation et le progrès- se limitant ou à se faire la championne de la conservation (de l'Etat social vieille formule), ou à promouvoir, dans les discours, une soi-disant "mondialisation à visage humain" et, dans les faits, la meme vieille idée libéraliste que la droite soutient depuis toujours comme alternative au status quo.

Mais elle risque de laisser s'échapper l'opportunité qui lui a été donnée avec la déroute du 21 avril de se repenser en tant que force de changement, si elle gagne les législatives (hypothèse rendue probable par le fait que les 4 millions d'électeurs supplémentaire mobilisés par le "Front républicain" peuvent potentiellement - du moins en partie - être séduits par la gauche, véritable inspiratrice du "sursaut" antifasciste contre Le Pen. Une victoire qui ne ferait que conforter l'"audacieuse" lecture de ces présidentielles - déjà en vogue dans les milieux socialo-jospinistes- selon laquelle les résultats inattendus de cet étrange printemps électoral ne serait qu'un déplorable accident de parcours, du surtout à une conjoncture astrale peu propice responsable - entre autres - de l'excessive fragmentation et de la stérilité de la campagne électorale.

Mais derrière de telles réactions, plus formelles que substancielles, se cache la disparition de l'idée de progrès et d'évolution, les carences de l'approche réformiste, et le conservatisme décrépit d'une classe dirigeante socialiste qui, en plus d'avoir cessé de penser que le moment de la révolution est venu, à tendance à se "provincialiser" et à se renfermer, plus encore que ne le font les sympathisants de Le Pen. Il faut reconnaître que le climat politique qui souffle en France en ce moment - celui de calme après la tempête- ne favorise ni la réflexion ni l'autocritique, car l'antifascisme, tout noble qu'il soit, reste une idée négative et non - du moins en 2002 - fertile en propositions.

Il reste à l'opinion publique française à comprendre ce que personne n'a voulu dire haut et fort : Le Pen nous a fait perdre du temps, nous a fait croire que le vrai débat politique portait sur le "si" et non sur le "comment" faire l'Europe, intégrer les immigrés et réformer l'Etat. La politique,pour l'instant, est redevenue "facile", un sentimant naïf de fraternité anachronique semble avoir rassemblé tout le monde, dans l'oubli de la complexité et dans l'apothéose de ces "non" à la haine, à la xénophobie, et à l'intolérance, trop souvent scandés.

La mobilisation anti-Le Pen ne doit pas devenir l'alibi politique de l'absence de changement ou de la dérive sécuritaire. La crise dramatique de l'Etat-nation et de la gauche française demeurent. Et ce sont des concepts doublement utiles : non seulement pour expliquer l'affirmation de l'extrême-droite et la défaite de Jospin, mais surtout pour impulser des réponses que la gauche et la société française dans son ensemble devront apporter, s'ils veulent éviter que ne se creuse lors des prochaines échéances le "fossé" électoral dénoncé par Le Pen et mis à jour le 21 avril.

Des réponses innovantes, dont peut dépendre le futur de chaque société et Etat européen - tout plus ou monis touchés par la faillite de la social-démocratie et par la crise de leurs fondations étatiques. Des réponses non pas faites uniquement de rhétorique, de discours et de déclarations sécuritaires, mais de lois et de mesures à long terme : quand un pays est menacé, en tant qu'Etat et que nation, il est urgent de mobiliser toutes ses forces - politiques et intellectuelles - pour en repenser le fondement. Il est nécesaire de créer un nouveau contrat social entre les français et les immigrés, basé sur des encouragements, droit de vote et intégration culturelle "réciproque". Et il convient d'élire au suffrage universel une Assemblée constituante appelée à réécrire les règles républicaines dans le contexte nouvellement créé. Une Assemblée qui puisse, en cours d'élaboration, proposer un pacte aux autres Etat européens : celui d'inscrire, à l'article premier de la Constitution de la sixième République, l'inviolabilité de l'appartenance de la France à l'Union Européenne - sous réserve d'une modification similaire dans les chartes constitutionnelles des autres Etats-membres et de la convocation d'une Assemblée constituante européenne qui puisse tracer les contours de la future démocratie européenne et fixer les droits de ses citoyens.

Même s'ils ne se sont pas forcément exprimés électoralement, la peur de l'autre, la méfiance à l'égard de l'eurocratie de Bruxelles, la crise des classes dirigeantes sont des problèmes communs. Le hasard a voulu que le 21 avril ces problèmes se révèlent dramatiquement en France, tout comme le 11 septembre les Etats-Unis ont essuyé une attaque qui pourrait aussi bien se reproduire en Europe.

C'est pour cette raison, pour paraphraser ce qu'écrivait alors en signe de solidarité le directeur du plus prestigieux quotidien français, que nous devons tous aujourd'hui en Europe nous sentir Français : parce que le défi de la démocratisation des institutions continentales est un défi commun, tout comme celui de l'intégration des populations immigrées. Osons le changement.