« Nous, les démocrates, nous aimons l’Italie » : à propos de la création du Parti démocrate italien et du devenir de la gauche européenne

Article publié le 9 novembre 2007
Article publié le 9 novembre 2007
Strasbourg, le 30 octobre 2007 Par Guillaume Delmotte « Nous, les démocrates, nous aimons l’Italie ». C’est par ces mots que commence le manifeste du nouveau Parti démocrate italien (PD), dont Walter Veltroni, maire de Rome, a pris la direction le 14 octobre dernier. Peut-on rêver profession de foi plus consensuelle ?
Ce consensus, précisément, s’est concrétisé par le mariage de deux des grandes traditions politiques italiennes (et européennes) : le (post-)communisme et la (post-)démocratie-chrétienne.

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Les Démocrates de gauche (DS), héritiers du Parti communiste italien (PCI) de P. Togliatti et d’E. Berlinguer et les centristes de La Marguerite, issus de la Démocratie chrétienne (DC), ont en effet pris la décision (avec d’autres petites formations) de créer un nouveau parti, espérant rallier ainsi un tiers de l’électorat derrière sa bannière. On pourrait s’étonner que ces deux organisations, aux cultures politiques si nettement définies et qui ont marqué les affrontements idéologiques du siècle dernier, puissent aujourd’hui s’atteler de la sorte. En réalité, l’une et l’autre parties à cette fusion ont connu des évolutions notables depuis la-chute-du-mur-de-Berlin et l’avènement de la « IIème République ». Le PCI s’était depuis longtemps éloigné de la doxa imposée par Moscou et avait su entraîner de larges secteurs de l’opinion, notamment parmi les intellectuels, dans son opposition au courant catholique incarné par la DC. Le PDS puis les DS, successeurs du PCI à l’aube des années 1990, s’étaient très rapidement rangés dans la grande famille sociale-démocrate européenne, renouant ainsi avec une histoire du mouvement ouvrier et du socialisme bouleversée par la Révolution d’Octobre. Quant aux avatars de la Démocratie chrétienne, si certains, au centre droit, continuent de revendiquer l’étiquette « chrétienne », d’autres, à commencer par La Marguerite (DL), se sont plus ou moins laïcisés et se réclament désormais des valeurs démocratiques et du réformisme.

L’indistinction idéologique semble être la marque de fabrique de ce « post-parti », dont on peut se demander, avec Riccardo Brizzi - chercheur au Centre d’étude pour le projet européen à Bologne -, s’il n’est pas né de la fusion « d’oligarchies politiques » mues par un seul élément fédérateur : « l’anti-berlusconisme ». Cet auteur fait remarquer, non sans raison, que les expériences politiques récentes (du néo-libéralisme thatchérien ou reaganien au laïcisme de M. Zapatero, en passant par la « troisième voie » blairiste ») « ont été fondées sur des profils idéologiques nets et des cultures politiques fortes ». Selon lui, « cette qualité-là … fait défaut au Parti démocrate ». En effet, le manifeste du Parti démocrate - notamment son introduction, qui relève davantage du guide touristique que du programme politique - renvoie plutôt l’image d’un parti sans véritable colonne vertébrale : « Nous, les démocrates, nous aimons l’Italie. Nous aimons la riche humanité de son peuple ; son patrimoine inégalable, fait d’histoire, d’art et de culture… ». Ce document convoque ainsi en premier lieu la tradition, le patrimoine, la terre d’Italie et ses paysages, les profondeurs de l’âme du peuple italien, « nation d’Europe ». Cet ancrage terrien et national évoque bien plus l’identité d’un parti conservateur que celle d’un mouvement progressiste. Mais les références sont trop multiples (catholicisme social, réformisme libéral - W. Veltroni vantant les mérites de « la culture d’entreprise », ce qui ne déplairait pas à un militant de base de Forza Italia -, féminisme, néo-travaillisme, etc.) pour que se dessinent une identité et une culture politiques véritables, si ce n’est un vague progressisme.

Le Parti démocrate serait donc avant tout une machine électorale dans un système politique passablement fragmenté, à droite comme à gauche, un parti de « supporters », mobilisant ces derniers lors de consultations à caractère plébiscitaire (M. Veltroni a déclaré que « les décisions importantes devront être prises via des primaires ouvertes.»). L’objectif, à droite comme à gauche, serait de constituer un système bipolaire, s’appuyant sur des majorités stables. En dehors de cette hypothèse systémique, liée notamment à la loi électorale et à la fragmentation de l’espace politique italien, il existe une autre hypothèse explicative, plus idéologique, s’appuyant sur la théorie selon laquelle l’Italie continuerait d’être le laboratoire politique de l’Europe. Le berlusconisme, variété de populisme néo-libéral, préfigurait déjà, d’une certaine façon, l’évolution de la droite française, aujourd’hui sarkozyste. Il en serait peut-être de même à gauche du spectre politique. La création du Parti démocrate ne serait au fond que la traduction organisationnelle d’une évolution de la gauche réformiste vers un centre de gravité plus à droite, ce phénomène étant lié à des tendances sociologiques lourdes (montée des inégalités et de l’individualisme, transformation de la condition salariale, nouvelle stratification culturelle, apparition de nouvelles couches sociales dans les centres urbains, etc.)

Afin de confirmer ou d’infirmer l’une ou l’autre de ces hypothèses, il est intéressant d’observer par ailleurs l’évolution récente des gauches allemande et française. Le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) s'est doté, dimanche 28 octobre, à l'issue de son congrès tenu à Hambourg, d'un nouveau programme politique qui confirme une réorientation politique, déjà observée dans les discours précédents de ses dirigeants. Intitulé « Démocratie sociale au XXIe siècle », ce texte remplace dorénavant le programme adopté à Berlin en décembre 1989, soit quelques semaines après la-chute-du-mur. Le SPD y prône le « socialisme démocratique » et l’institution d’un « Etat social prévoyant ». Sur le plan du discours, le SPD paraît donc tourner le dos à la période Schröder, marquée par une approche nettement moins soucieuse des intérêts immédiats des salariés. Comme dans le cas de l’Italie, les contraintes du système politique et la conjoncture ne sont pas étrangères à l’évolution de la social-démocratie allemande. En effet, le SPD doit à la fois faire face à la concurrence du Parti de la gauche et il doit également continuer à exister dans le cadre de la grande coalition qui l’unit aux Unions chrétiennes (CDU-CSU), favorisées par l’écrasante popularité d’Angela Merkel. En revanche, contrairement à ce que l’on constate en Italie, la stratégie du SPD n’est pas d’adopter un positionnement centriste mais d’accentuer son identité de gauche. La différence stratégique tient sans doute à un élément clef, d’ordre structurel : si la gauche italienne ne peut espérer gagner sans le centre – depuis 1996, seules des coalitions de « centre gauche » ont pu l’emporter face au « centre droit » -, le SPD fait un autre calcul en espérant récupérer l’électorat qui a rejoint le Parti de la gauche, tout en profitant de l’appui éventuel des Verts. Quant au Parti socialiste français (PS), la dernière élection présidentielle tendrait à montrer qu’une évolution à l’italienne entrait dans le champ des possibles, en tout cas sur un plan stratégique, même si la ligne officielle continue à privilégier l’union des gauches. Sur le plan idéologique, on constate peut-être une certaine droitisation, comme l’illustre le choix des thèmes de la « rénovation » : « l’individu », « la nation » et « le marché », qui ont été préférés à la solidarité, l’égalité, l’Europe ou encore le service public, pourtant plus conformes à ce que l’on pouvait attendre d’un parti de gauche affirmant ses valeurs sans avoir à se prononcer en fonction des thèmes avancés traditionnellement par la droite.

L’évolution récente des gauches italienne, française et allemande révèle des tendances à la fois convergentes quant aux intentions – une redéfinition du positionnement politique - et divergentes quant aux résultats – amorce d’une réorientation à gauche pour le SPD ; indétermination stratégique et recentrage idéologique du PS français ; indétermination idéologique et accentuation de la stratégie de bipolarisation et de stabilisation du système politique, s’agissant du nouveau Parti démocrate italien.

Sources et liens :

- Libération, 29 octobre 2007

- Le Monde, 30 octobre 2007

- Manifeste du Parti démocrate :

- Riccardo Brizzi, A propos du lancement du Parti démocrate en Italie, La vie des idées, 30 octobre 2007

- http://elections.online.fr/