Nos plusieurs : quand le cinéma prône un autisme poétique

Article publié le 28 septembre 2011
Article publié le 28 septembre 2011
En filmant une production théâtrale jouée presque entièrement par de jeunes gens avec des difficultés d’apprentissage, le réalisateur français Fred Soupa brouille les frontières de ce que nous percevons typiquement comme « normal ». Son documentaire Nos plusieurs sort en salles aujourd’hui.

Un jeune homme est assis sur un autre comme si c’était une chaise. A première vue il est facile de rater le deuxième homme, si bien imité que les mouvements de l’un complètent ceux de l’autre. L’acteur murmure dans le dos de son partenaire qui amplifie ses mots, proférant ses vers au public. Est-ce un moyen innovant de représenter les dieux et démons des personnes du poème épique indien, le Mahabharata, sur lequel cette représentation est basée ? Peut-être est-ce une technique subtile pour surmonter les problèmes d’interprétation avec les artistes autistes.

Nos plusieurs: un film hors du théâtre

En vérité, ce sont les deux. Cette scène est tirée de Nos plusieurs, un documentaire projeté en 2011 dans le cadre du festival « Futur Composé », à Paris. Organisé fin septembre, il réunit un programme paneuropéen d’art et de culture abordant les problèmes de maladie mentale. Nos plusieurs raconte l’histoire d’une production théâtrale de Mahabharata qui a été jouée pendant l’édition 2010 du festival. C’est une collaboration entre un groupe d’acteurs talentueux mené par la metteuse en scène française Vincianne Regattieri, dont la majorité était une douzaine de jeunes avec des difficultés d’apprentissage, dont beaucoup d’entre eux ont des niveaux d’autisme variables. Les répétitions hebdomadaires ont eu lieu pendant un an, faisant de la production théâtrale une épopée. A la projection du film, le psychologue et fondateur du festivalGilles Roland-Manuel décrit le projet comme « un risque, mais un risque qui nous a motivé ».

Fred Soupa avait choisi de documenter les épreuves et tribulations du projet théâtral, son film pouvait facilement tomber dans le piège de la téléréalité. En structurant le film autour du déroulement de l’épopée elle-même, il évite clairement cela. Au lieu de suivre chronologiquement la mise au point de la production, il crée un montage de la représentation durant les répétitions, glissant de l’atmosphère terre-à-terre à la salle de répétition à l’extravagance carnavalesque qu’est la représentation. Bien que parvenant à reproduire admirablement le progrès des jeunes interprètes pendant l’année, le film évite les portraits approfondis de n’importe quel acteur et leur progrès/évolution, offrant plutôt d’attachants instantanés de chaque interprète. C’est la force du film : alors que les autres films (fictionnels) et livres sur l’autisme (Le Bizarre Incident du Chien Pendant la Nuit, 2003, Rainman, 1988) se concentrent sur un personnage, Nos plusieurs offre une image beaucoup plus diversifiée. Soupa rend impossible de généraliser sur des jeunes acteurs qui sont très particuliers/différents, du muet mais expressif Sébastien à l’affectueuse Lynda, fan de Michael Jackson.

Vocis non grata : « autisme »

Soupa évite les mots « autisme » et « autiste » tout au long du film, ainsi que l’étiquetage des jeunes et ne les distingue clairement pas des acteurs professionnels avec lesquels ils travaillent. « Le mieux serait que la stigmatisation soit inversée pour que les spectateurs s’interrogent sur ce qui est normal (les acteurs, eux-mêmes) », dit Soupa. La normalité n’est pas exactement inversée dans le film, mais il cesse plutôt de tenir la normalité comme un concept. Par exemple, il est difficile de savoir si oui ou non une jeune femme bruyante, Patricia, a des difficultés d’apprentissage ou non. Avec tout le monde en costume et maquillé il devient presque impossible de distinguer les acteurs professionnels et les jeunes qu’ils soutiennent. A part les problèmes (presque) techniques de certains interprètes ayant des difficultés d’élocution, la distribution et les répétitions saisies dans le film ressemblent à celles de n’importe quelle production théâtrale avec de jeunes acteurs. Les actrices qui rient sans cesse, les acteurs qu’il faut pousser à montrer de l’énergie ou de l’enthousiasme : tous ces éléments sont des réalités quotidiennes pour tous ceux travaillant avec des jeunes au théâtre. Les problèmes qui surgissent, aussi bien que la fermeté de la metteuse en scène, Vincianne Regattieri, ne suggère rien des prétendus handicaps de ceux avec lesquels elle travaille.

La distribution et les répétitions saisies dans le film ressemblent à celles de n’importe quelle production théâtrale avec de jeunes acteurs.

Une des scènes les plus émouvantes du Mahabharata montrée pendant le film est le moment où Gandhari (personnage de l'épopée du Mahabharata, mère des cent Kauravas, ndlr) découvre que son futur mari est aveugle. Désemparée, elle bande ses yeux en permanence afin de partager son expérience. De la même façon, Nos plusieurs nous catapulte dans l’expérience des interprètes. Soupa parvient à ne pas augmenter la distance entre observateur et observé. Au contraire, d’une manière similaire à celle du succès international Être et Avoir (2002), un documentaire sur une petite école rurale, le film encourage non pas l’observation mais l’empathie. Il nous entraîne dans le monde de l’interprétation et nous fait vivre l’expérience de Linda, Nicolas et les autres artistes pendant un an, en seulement 56 petites minutes.

Photos : Une (cc) Panavatar/ Flickr; Texte ©Cabaret Sauvage/ courtoisie de la page Facebook