Norman Davies : La vérité historique n’existe pas

Article publié le 10 août 2010
Article publié le 10 août 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Norman Davies, historien britannique spécialisé dans l’histoire de la Pologne, nous dévoile ce qu’est réellement la vérité historique.

cafebabel.com : Qu’est-ce que l’Histoire? Une reconstruction des faits ou bien leur réalisation ?

Norman Davies : A mon avis, rien n’est sûr à 100% en histoire. Dès le départ, nous devons considérer qu’un fait n’a de sens que dans un certain contexte. Citons par exemple Napoléon prenant son petit-déjeuner… Le fait qui peut être important pour le biographe de Napoléon, c’est la date à laquelle il a pris ce petit-déjeuner. En revanche, l’historien de l’alimentation se demandera si Napoléon mangeait le matin des œufs au bacon ou un yaourt. Chaque historien choisit parmi les billions, trillions, quadrillions de faits qui existent seulement ceux qui conviennent le mieux à son étude. Le fait est un évènement choisi et déterminé par l’historien, il en devient donc incertain, d’autant plus que chaque scientifique porte son attention sur tout autre chose. Certaines personnes se vantent encore de détenir la vérité historique et affirment que ce sont les autres qui se trompent. C’est une attitude inacceptable.

cafebabel.com : Pourriez-vous peut-être nous donner quelques exemples flagrants de réécritures historiques ?

Norman Davies : Chaque pays réécrit sans cesse son histoire. Personne n’a jamais été dépositaire de la vérité indéfiniment. Les perspectives changent au cours du temps et l’histoire est de nouveau réécrite. L’histoire des noirs, telle qu’elle est racontée actuellement en Amérique, est complètement différente de ce qui était encore raconté tout récemment, il y a à peine 40 ans. La plupart des historiens britanniques ne voyaient pas encore dernièrement le sens des actions des républicains irlandais. C’est seulement maintenant qu’ils reconnaissent que ces derniers avaient raison. Vous pensez que les Russes refusent d’admettre ce qui s’est passé à Katyń, mais croyez-vous que les Anglais l’admettent ? Pourquoi les Anglais qui n’avaient rien à voir avec cette tragédie ne veulent pas en entendre parler non plus ? Ils avaient encore en tête que les bons avaient gagné la guerre. Si Roosevelt, Churchill et Staline sont les bons, alors on ne peut critiquer aucun d’entre eux. Tous savaient que le mal, dont Katyń faisait partie, avait été commis par les Allemands. Rendez-vous à Londres et demandez aux gens ce qu’ils savent sur Katyń, et vous verrez qu’ils n’en ont pas la moindre idée.

cafebabel.com : Comment les différentes interprétations des faits peuvent influencer la construction européenne? Peuvent-elles devenir un obstacle pour le développement de l’UE ?

Le massacre de Katyń est l’un des évènements qui a le plus marqué l’histoire polonaise et les Polonais du monde entier. © _PaulS_Norman Davies : Bien sûr, pourtant l’historiographie ne peut s’améliorer que si la liberté d’expression perdure. A partir du moment où la discussion est interdite, toute version falsifiée du passé a sa raison d’être.

cafebabel.com : Pourquoi, selon vous, Poutine a finalement reconnu le massacre de Katyń commis par les Soviétiques ?

Norman Davies : Parce que le principal politicien de la Fédération de Russie qu’est Poutine ne peut pas se comporter comme Brejnev ou comme les autres Soviétiques. Il est de son devoir d’être un partenaire de l’Union, mais aussi des Allemands en particulier. Il est à la tête d’un pays gigantesque qui connaît encore peu de choses. Tout récemment, 80% des Russes ne savaient pas que la guerre avait éclaté en 1939. Maintenant, ils regardent la télévision et voient Vladimir se rendre à Katyń pour participer à une certaine commémoration. De quoi s’agit-il au fait ? C’est une surprise énorme pour eux.

cafebabel.com : Comment la Pologne, par le biais de ses politiciens et diplomates, doit-elle réagir face aux mensonges et provocations historiques ? Devrait-elle s’en offusquer, en tirer des leçons ou rompre les liens ? Voire même faire semblant qu’il ne s’est rien passé ?

Norman Davies : Lorsque nous appelons les arguments de l’autre des idiotismes au cours d’une confrontation, nous le forçons à modifier son point de vue sur le monde, et de ce fait, cela équivaut à mettre un terme à la discussion. La seule manière d’acquérir ses propres idées, c’est de rendre le dialogue possible, ou mieux le trilogue, et voir ce qui peut en découler. Si les Polonais avaient mieux connu leur propre histoire, mais aussi celle des autres pays, ainsi que les faits déformés du passé, ils auraient réagi différemment. C’est l’obsession exagérée des Polonais envers les Russes qui provoque la Russie. Le Premier ministre russe est un homme intelligent. Il voit le monde changer et doit lui aussi faire en sorte que les choses changent. L’accès à la connaissance est resté fermé jusqu’en 1991. L’ensemble des médias, les manuels scolaires et les livres étaient soumis à la censure. Puis, Boris Eltsine est arrivé. Il a organisé les « journées portes ouvertes » qui ont conduit le pays au chaos et à l’anarchie. D’ailleurs, même après Eltsine, l’anarchie a continué de dominer la réalité russe. Vous pouvez regarder ce qui se passe aujourd’hui avec l’économie russe. Toutes les richesses du pays sont tombées entre les mains de vingt oligarques russes. La plupart des Russes soutiennent Poutine pour avoir fait le grand ménage.

 © Piotr Pawłowski

Poutine connaît les limites de cette soudaine liberté et celles-ci ne s’arrêtent pas aux relations entretenues avec les Polonais. La Russie rencontre des problèmes similaires avec tous ses voisins, avec la Chine, la Finlande, les Pays Baltes, la Roumanie, le Japon…Ils ont tous des comptes à régler. Vous ne pouvez pas demander à Poutine des excuses pour toutes les erreurs commises par les Soviétiques, ni de se mettre à genoux comme l’a fait Willy Brandt. Est-ce que le Président des Etats-Unis demande pardon aux Indiens, aux Afro-Américains et aux Philippins ? Devons-nous nous excuser pour tout ? A mon avis, un homme politique devrait au moins demander pardon une fois pour pouvoir clore l’affaire, et ainsi éviter que les accusations s’étalent à l’infini.

Photos : jedynka ©Latvian Foreign Ministry; pomnik © _PaulS_; żałoba © Piotr Pawłowski; video: Katyń © Nans1992 ; Norman Davies © cosac84