Non ce pays n'est pas pour les femmes : sexisme en inde

Article publié le 17 février 2014
Article publié le 17 février 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Lorsque je suis revenue d'Inde cet été, tout le monde m'a posé la même questin. N'as-tu pas eu peur ? De­puis que les mé­dias ont évoqué cette femme de  23 ans ans, ori­gi­naire de New Delhi, vio­lée dans un mi­ni­bus en dé­cembre 2012 et morte des suites de ses bles­sures, beau­coup de gens as­so­cient l'Inde avec viol, risques éle­vés et âge de pierre au ni­veau de l'éga­lité des sexes.

De­puis lors, les re­por­tages sur les ma­ni­fes­ta­tions à Delhi et les crimes contre les femme qui voyagent à Orcha, Madhya Pra­desh et Agra sont devenus de plus en plus médiatisés. En 2013, l'Inde est une des­ti­na­tion tou­ris­tique non gra­tum. Si vous pen­sez que la cou­ver­ture des mé­dias eu­ro­péens est per­tur­bante, vous fli­pe­riez sans doute en Inde. Il ne s'écoule pra­ti­que­ment pas une jour­née au cours de la­quelle mon amie aus­tra­lienne et moi ne li­sons pas d'ar­ticles sur les vio­lences sexuelles in­fli­gées aux femmes. Ce­pen­dant, les ar­ticles pu­bliés dans le Assam Tri­bune ou the Te­le­graph Cal­cutta ne concernent que très ra­re­ment des étran­gères. Ils traitent plu­tôt des nom­breuses at­taques que su­bissent les In­diennes, jeunes ou âgées, de pé­do­phi­lie et de crimes en­vers les pe­tits en­fants. Lorsque je feuillette par hasar un jour­nal dans un petit res­tau­rant de Shil­long, je de­viens li­vide d'hor­reur. Alors que je lis que deux fillettes de 4 et 5 ans ont été vio­lées à Me­gha­laya, le pro­prié­taire du res­tau­rant tente de nous ré­con­for­ter. « Vous n'avez pas be­soin d'avoir peur, nous pren­drons soin de vous. » Il me tent sa carte de vi­site en me di­sant avec un sou­rire ras­su­rant : « Voici mon nu­méro. Si vous avez des en­nuis, vous pou­vez m'ap­pe­ler à n'im­porte quelle heure. »

En mars 2013, the As­sor­ted Cham­bers of Com­merce and In­dus­try of India (AS­SO­CHAM) a an­noncé une baisse de 25 % de la fré­quen­ta­tion des tou­ristes étran­gers. Selon un son­dage contro­versé par la AS­SO­CHAM So­cial De­ve­lop­ment Foun­da­tion, les agences de voyages en­re­gistrent sur­tout une baisse de 35% de femmes visitant l'Inde. Le sen­ti­ment crois­sant d'in­sé­cu­rité, qui semble saisir de nombreuses femmes lorsqu'elles songent à l'Inde pa­raît être plus qu'une émo­tion la­tente. Ceci dit, ce prin­temps dans le nord-est de l'Inde, je ne me sens pas plus en dan­ger que les an­nées pré­cé­dentes. C'est peut-être dû au fait que les codes so­ciaux sont plus mo­dernes ici que dans n'im­porte autre coin de l'Inde. Mais même au West Ben­gal et dans l'Assam, des états très hindus et plu­tôt conser­va­teurs, je me dé­place avec au­tant de li­berté qu'une femme qui voyage en Inde peut le faire. Une so­ciété pa­triar­cale figée, des re­li­gions tour­nées vers des prêtres et des dieux mas­cu­lins, une tra­di­tion in­juste de la dot, le rôle de ser­vante de la femme hindu au­près de son mari, qui est comme un dieux, les vio­lences conju­cales et les avor­te­ments de fœtus de pe­tites filles ; même un touiste très naïf réa­lise ra­pi­de­ment que quelque chose cloche en Inde au sujet du droit des femmes. De ce fait, le pays est classé 136 sur 186 au clas­se­ment du UN Gen­der In­equa­lity Index 2012. Les ré­cents chiffres concer­nant le viol sont tout aussi alar­mants. Le der­nier rap­port de l'In­dian Na­tio­nal Crime Re­cords Bu­reau dé­nom­brait 24,923 viols si­gna­lés en 2012. Si l'on prend en compte le fait que l'Inde compte plus d'un mil­liard d'ha­bi­tants dont en­vi­ron 600 mil­lion de femmes, il est clair que ces chiffres sont trom­peurs. Le viol reste en­core tabou en Inde, ce qui ex­plique pour­quoi tant d'ag­gres­sions ne sont pas si­gna­lées à la po­lice. Beau­coup de femmes ont peur d'être ren­voyées, pa­ci­fiées, ex­po­sées - ou pire - à nou­veau vic­times de mal­trai­tance.

Une femme oc­ci­den­tale vivra une ex­pé­rience dif­fé­rente. Même si une étran­gère se fera de suite re­mar­quée, en par­ti­cu­lier à cause de la cou­leur de sa peau, et bien qu'elle reste un objet de désir pour beau­coup d'In­diens, c'est aussi l'étran­gère, l'autre. L'in­tou­chable, dans un sens dif­fé­rent. Mais aussi, l'in­vitée qui a be­soin d'être pro­tégée. Les règles de l'hos­pi­ta­lité sont très strictes en Inde et le res­pect de ces règles est ex­trê­me­ment im­por­tant. La pro­tec­tion des vi­si­teuses a tou­jours fait parti de ses règles. Qu'il s'agisse d'un membre gri­son­nant du gou­ver­ne­ment au Gu­wa­hati, d'un jeune mu­si­cien sur le ferry al­lant à Ma­juli ou un pro­prié­taire de res­tau­rant à Shil­long, ils ont tous conscients de notre si­tua­tion par­ti­cu­lière et nous offrent leur pro­tec­tion. D'un autre côté, la voya­geuse doit tou­jours dé­tec­ter les dif­fé­rences cultu­relles et res­pec­ter les normes so­ciales. Se vêtir avec des vê­te­ments amples et gar­der une cer­taine dis­tance dans les in­ter­ac­tions so­ciales avec les hommes font parti des règles de base qui mi­ni­mise gran­de­ment les in­com­pré­hen­sions cultu­relles et les mau­vais ex­pé­riences. Ne te promène pas seule lors­qu'il fait nuit. Ne bois pas avec un groupe d'hommes . Ne pas fais d'auto-stop. Toutes ces règles sont fa­ciles à com­prendre, du moins après reflexion, et sont mentionnées dans la plu­part des guides de voyages.

Seule une poi­gnée de voya­geuses, dont cer­taines ont été vic­times de crimes vio­lents dans le passé, se com­portent d'une ma­nière qui peut aug­men­ter les risques. Ignorer les malentendus culturels et se comporter de manière inappropirée ne justifie évidemment pas la violence. Por­ter des vê­te­ments consi­dé­rés comme dé­cou­vrants dans la ré­gion ou ac­cep­ter de mon­ter en voi­ture avec un étran­ger ne si­gni­fie au­cu­ne­ment qu'une femme puisse être tou­chée sans son ac­cord. Cela si­gni­fie en­core moins que, comme le pré­tend la lé­gende ma­chiste et dé­gra­dante, « qu'elle le cherche ». Quelle que soit la ma­nière dont une femme se com­porte, elle de­vrait tou­jours être en sé­cu­rité. Mal­heu­reu­se­ment, la réa­lité en Inde est en­core loin de cet idéal. Il fau­dra en­core des dé­cé­nies de tra­vail à la ra­cine par les fé­mi­nistes in­diennes et les mi­li­tants so­ciaux, ac­com­pa­gnées d'im­por­tantes ré­formes lé­gales et so­ciales, pour que les femmes en Inde de­viennent les égales des hommes et soient aussi en sé­cu­rité qu'eux.

Se la­men­ter sur le sort des In­diennes, de spé­cu­ler sur l'im­mo­la­tion des veuves (ban­nie de­puis 1829) et sur les avor­te­ments illé­gaux ou de fuir com­plè­te­ment l'Inde ne sert pourtant pas à grand chose. En 2013, les femmes étran­gères ne sont pas moins en sé­cu­rité en Inde qu'elles l'étaient au­pa­ravent. En res­pec­tant les règles, sans vivre dans une cage dorée en tant que voya­geuse, le risque est for­te­ment di­mi­nué. Sur le long terme, les In­diens ne peuvent que bé­né­fi­cier de co­toyer des tou­ristes étran­gères et de rec­ti­fier ainsi leur vi­sion sou­vent très dé­for­mée de la « Femme Oc­ci­den­tale », for­gée par les lé­gendes, in­ter­net et a por­no­gra­phie.

La vé­ri­table ra­cine du mal ne se trouve pas dans les struc­tures re­li­gieuse et so­cial ni dans les failles de la lé­gis­la­tion. Il s'agit plu­tôt des symp­tomes de l'in­éga­lité de base entre les hommes et les femmes. Pour que cela change et que les femmes de­viennent des êtres hu­mains et des ci­toyens égaux, les hommes ont éga­le­ment be­soin de faire un ef­fort. C'est exac­te­ment l'ob­jec­tif de la cam­pagne Bell Bajao! One mil­lion men. One mil­lion pro­misesini­tiée par Mal­lika Dutt en 2008. Dutt, la fon­da­trice de l'ONG Break­trough, tente de sen­si­bi­li­ser aux droits hu­mains avec l'aide de la culture pop, se bat pour le droit des In­diennes et des femmes dans le reste du monde de­puis plus de 13 ans. Dans un ar­ticle pu­blié dans le Times of India, elle a ré­cem­ment plai­der en fa­veur d'un chan­ge­ment cultu­rel qui ne se fo­ca­lise pas sur des bequilles juridiques et des arrangements sociaux temporaires, mais sur la créa­tion de l'éga­lité entre hommes et femmes. Dutt est remplie d'es­poir. « En Inde, et par­tout dans le monde, deux élé­ments cru­ciaux sont en train de chan­ger : pre­miè­re­ment, les gens com­prennent que les vio­lences faites aux femmes sont un pro­blème glo­bal et urgent ; deuxiè­me­ment de plus en plus de ces gens sont des hommes. »  Bien sûr, il faut ur­gem­ment de nou­velles lois pour un meilleur droit des femmes et un sys­tème plus trans­pa­rent pour dé­po­ser plainte, pro­sé­cu­ter et condam­ner les vio­leurs. Mais cela n'aura pas beau­coup d'ef­fet si une ma­jo­rité d'hommes ne res­pectent pas les femmes dans la vie quo­ti­dienne.

Heu­reu­se­ment, l'intérêt pour le droit des femmes a l'air d'aug­men­ter. Lors­qu'une fa­mille nous prend sous son aile dans le train, quand un jeune em­ployé d'hô­tel nous sert du chai et du mi­thai (su­cre­ries) pour s'ex­cu­ser d'une chambre dé­la­brée et de l'at­ti­tude de cer­tains clients masculins, ou qu'un pro­prié­taire de re­sta­urant dé­ve­loppe un sen­ti­ment pa­ter­nel à notre égard, je me suis re­con­nais­sante et je me sens plus en sé­cu­rité. Parce ce sont sou­vent les pe­tits gestes et les sou­rires ami­caux qui m'aide à dé­ci­der si je me sens en sé­cu­rité. Évi­ter com­plé­te­ment l'Inde n'est sans doute pas la bonne dé­ci­sion. Au contraire, le débat in­dien sur les droits des femmes de­vrait nous pous­ser à pen­ser et à agir. Après tout, nous de­vrions tous nous dé­fendre l'éga­lité entre les hommes et les femmes - pas seule­ment en Inde.