No-río : « Il devrait être permis de critiquer les leaders religieux »

Article publié le 19 mars 2007
Article publié le 19 mars 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’un des caricaturistes les plus populaires du Japon, Norio Yamanoi, 60 ans, revient sur son parcours professionnel, entre cinéma et BD, entre la France des années 70 et l'ONU contemporaine. Et souligne une liberté de la presse vitale.

C'est à Hirosaki, petite ville de province située à 50 km de la mer du Japon et à 10 km d’un volcan, que je dois rencontrer par une sombre soirée d'hiver le dessinateur politique le plus célèbre du Japon, Norio Yamanoi, alias No-río. Nous avons rendez-vous dans une ruelle battue par les vents : un endroit qui semble assez peu conventionnel pour une interview. No-río arrive et alors que nous nous dirigeons ensemble vers un café viennois, nos parapluies se retournent sous les bourrasques de vent.

De ‘Playboy’ à Paris

« Mon nom signifie ‘Je ne ris pas’ en espagnol », me dit-il d’emblée, alors qu’un sourire espiègle illumine son visage. Mince et l'œil rieur, le dessinateur ne fait pas ses 60 ans. Il porte un ‘shemagh’, une sorte de foulard traditionnel qui lui a été offert par le dessinateur palestinien Boukhari Baha.

No-río ne correspond décidemment pas à l'idée que je me faisais de lui : l'homme est l’incarnation d’un paradoxe. Dans un pays où la normalité est au consensus silencieux, il est rare de rencontrer un esprit libre mais engagé dans le débat politique qui ne craint pas de faire entendre ses opinions. Les Japonais ne sortent que très rarement du rang, mais s’ils décident de se distinguer, ils ne font pas les choses à moitié.

Dehors, il fait un temps à siroter un Irish coffee mais nous nous décidons pour un café viennois, plus continental. « À l'âge de 13 ans, j'ai découvert le magazine ‘Playboy’, » lance mon interlocuteur. « C'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser aux dessins satiriques, à caractère sexuel notamment, et à travers eux à une certaine forme d'expression », se souvient t-il avant de reprendre en souriant : « on peut se passer de lire des articles mais non des dessins humoristiques à partir du moment où lon en saisit les subtilités. »

No-río, qui a étudié l'espagnol à Tokyo à la fin des années 60, ne se destinait au départ pas au dessin. « J'étais très mauvais dans cette matière à l'école », se rappelle-t-il en riant. « J'étais persuadé de n'avoir aucun talent de dessinateur », ajoute-il.

En 1969, un an après les évènements qui secouent la France corsetée de l’époque, d’autres manifestations étudiantes éclatent au Japon. No-río se souvient qu'à cette époque il « [voulait] se révolter contre la société et [cherchait] une façon de se faire entendre. Je me suis donc tout naturellement tourné vers le cinéma », m’explique-t-il.

Pile à cet instant, des accords de la 5ème symphonie de Mozart résonnent alors bruyamment dans le café. No-río me raconte qu’il est venu vivre à Paris pour réaliser son rêve de devenir réalisateur. Mais c’est finalement avec ses dessins qu’il rencontre le succès. « C’était l’époque en France de la Nouvelle Vague et les débuts de la Cinémathèque française. De nombreux jeunes gens, même s’ils n’appartenaient pas au milieu du cinéma, faisaient alors un véritable carton en France et à l’étranger. En ce temps-là, Paris regorgeait d’opportunités pour les jeunes », se souvient mon interlocuteur.

Toujours ironique, No-río affirme que s’il en est arrivé là, c’est autant grâce à une porte de toilettes autant qu’à son esprit perspicace. « Je partageais un grand appartement avec trois autres copains. Un jour, la clé des toilettes s’est cassée et j’ai dessiné deux pancartes : ‘occupé’ et ‘libre’ », me raconte-t-il. Le panneau ‘occupé’ représente des toilettes en forme de tank, une référence à l’occupation soviétique de Prague, l’autre, une cuvette en forme de statue de la liberté. Une idée que No-río a par la suite exploité dans une série de vingt dessins. « J’ai eu la chance de pouvoir les montrer à un dessinateur japonais qui m’a assuré que je pourrai faire carrière. »

L’UE peut avoir un impact positif

Le serveur nous apporte deux scones aux raisins, fourrés d’une mixture rouge indéterminée. J’oriente à présent la conversation sur les relations internationales. À ma grande surprise, No-río me confie qu’à travers ses dessins, il tente de soutenir l’ONU comme l’UE. Au Japon, et en Asie en général, l’Union européenne n’est pas perçue comme une entité à part entière, ou lorsqu’elle l’est, elle provoque davantage de confusion que d’admiration.

« l’Europe est une alternative à une nouvelle guerre mondiale », souligne No-río. « Le monde est aujourd’hui déchiré par le conflit entre islam et christianisme. Notre seule chance de nous en sortir est que l’UE valide l’adhésion de la Turquie ».

Mais que peut-il manquer à un dessinateur japonais qui a vécu dix ans en France, donnant des cours de japonais et vivant de son art ? Après quelques secondes de réflexion, No-río met en avant la liberté d’expression. « A mes yeux, on dirait qu'il n'y a aucun tabou en Europe », s’exclame t-il. « Il est si difficile au Japon de traiter certains sujets. Je suis persuadé, par exemple, que l'empereur Hiro-Hito a une grande part de responsabilité dans la Seconde Guerre mondiale, mais je ne peux décemment pas le dire », ajoute-t-il avec regret.

Le café se remplit peu à peu de gens, accourus pour se mettre à l’abri de la pluie et du vent. Les quotidiens japonais rencontrent un tel succès dans le pays -près de 10 000 000 exemplaires sont vendus chaque joursn tous titres confondus-, qu’ils préfèrent se montrer discrets sur les sujets qui fâchent. Une façon à s’assurer des parts de marché et des revenus publicitaires élevés. « La presse japonaise est économiquement trop dépendante pour être libre. Je sais que certains de mes dessins ne seront jamais publiés. Pour beaucoup, je dépasse les bornes. Il est regrettable que nous ne puissions pas nous exprimer librement », déplore No-río.

Un rôle humanitaire

La liberté qui lui manque chez lui, No-río la trouve ailleurs. Invité au Forum économique mondial de Davos de 2003 à 2006 et membre de la toute nouvelle exposition internationale itinérante ‘Dessins pour la paix’ lancée par les Nations-unies, il voyage deux mois par an pour promouvoir la tolérance et la paix à travers ses dessins.

Alors que nous finissons notre seconde tasse de café sur les premières notes de la sixième symphonie de Mozart, nous en venons à évoquer la controverse suscitée par les caricatures du prophète Mahomet il y a tout juste un an, une controverse qui aura fait couler beaucoup d'encre et placé les dessinateurs politiques sous les feux des projecteurs.

No-río se remémore le discours prononcé en octobre dernier devant les Nations Unies. Il avait appelé ses confrères dessinateurs à réfléchir à leur rôle dans le monde actuel. « En tant que bouddhiste, je me sens libre de critiquer le bouddhisme. Bouddha est grand et je suis tout petit. Comment pourrais-je alors le blesser ? », insiste-t-il.

S’il admet qu'il faut observer un certain respect vis-à-vis des autres religions, la critique fait également partie du débat. Car « sans cela, le débat ne serait pas sain ». « Pour les musulmans, Allah est parfait. Mais les leaders religieux, eux, sont loin de l’être. En tant qu’observateurs, nous devrions pouvoir le dire », ajoute-t-il en inclinant légèrement la tête.

Je l'interroge pour conclure sur le rôle du dessinateur politique. Dehors, la tempête s'intensifie. « Notre travail relève de l'humanitaire, car notre devoir est de lutter pour la paix et la liberté et contre la guerre et la discrimination », affirme-t-il. J'éteins mon magnétophone. Il s'enveloppe dans son ‘shemagh’. Nous échangeons une poignée de main chaleureuse et nous saluons avant de ressortir dans la nuit froide et le vent.

Dessin de No-río

La semaine prochaine, partagez une soupe à Londres avec Simon Wheatley, photojournaliste de l'agence Magnum