« Nicolas Sarkozy ose tout et c’est à cela qu’on le reconnaît (1) »

Article publié le 4 novembre 2007
Article publié le 4 novembre 2007
Strasbourg, le 4 novembre 2007 Par Léna Morel et Vincent Lebrou Il est une polémique suscitée par Nicolas Sarkozy qui ne désenfle pas : elle fait suite au discours qu’il a prononcé le 26 juillet dernier à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar devant un parterre d’universitaires. Dernier rebondissement en date ?
La passe d’armes entre Bernard Henri-Lévy et Henri Guaino, le premier traitant de raciste le second, auteur du discours incriminé. Teintée de passéisme et de moralisme, l’allocution sur l’avenir du continent africain a provoqué un tollé sans précédent. A ces réactions unanimement indignées, a répondu un silence assourdissant de la part de ce que la France peut compter d’intellectuels ou d’hommes politiques prétendument vigilants. Cet énième dérapage de Nicolas Sarkozy, loin d’en être à son coup d’essai, et la mollesse des réactions qu’il a suscité posent une question : peut-on tout se permettre au nom d’une sincérité autoproclamée ? La méthode du « sensationnel permanent » peut-elle perdurer ?

« A défaut de la Françafrique, place à la Sarkafrique ? »

Fleuron du discours de Dakar: « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n y a pas de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée du progrès. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance ».

Ce discours d’un autre âge a suscité de vives réactions de la part de nombreux politiques, intellectuels et chanteurs africains, parmi lesquels Véronique Tadjo, écrivaine ivoirienne, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire : « aucun premier ministre britannique, aucun président des Etats-Unis, aucun chancelier allemand n’oserait parler ainsi. Dieu merci, la France est plus grande que son chef d’Etat … Nicolas Sarkozy, tel ‘l’Européen conquérant’, dit aux Africains ‘ce qu’ils doivent penser’ » (Libération, Sous nos yeux l’histoire se répète, 13 août 2007). Jean-Luc Raharimanana, écrivain et dramaturge malgache écrit quant à lui : « Croyez-vous vraiment que l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous ? Seriez-vous aveugle ? » (Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, Libération, 10 août 2007). Et ces réactions ne sont qu’un petit échantillon représentatif d’un rejet quasi-unanime des propos tenus par Nicolas Sarkozy.

Mais plus encore que les réactions au discours lui-même, certains évoquent les conséquences potentiellement dramatiques d’une telle allocution. Boubacar Boris Diop, écrivain et figure de l’Afrique francophone contemporaine exprime, ses craintes quant aux conséquences d’un tel discours: « d’un point de vue rigoureusement politique, son discours est une faute. Il ne tardera pas à s’en rendre compte : les Africains et les nègres ne lui pardonneront jamais » (Le discours inacceptable de Nicolas Sarkozy). Emmanuel Dongala, écrivain congolais, renchérit : « ainsi donc, Monsieur le Président, vous aimez l’Afrique et les Africains. Chiche ! Eux non plus. » (Quand le Président de la France se trompe de génération, Libération, 6 septembre 2007).

S’il est clair que les propos de Nicolas Sarkozy sont infamants pour notre pays, il y a de plus quelque chose d’angoissant dans l’idée qu’à travers eux, le peuple français est pris en otage d’une idéologie aux conséquences dévastatrices pour le futur. Il est plutôt rare qu’une allocution adressée à l’étranger à la population locale ne se déplace et infiltre le débat national avec une telle violence. Il semblerait qu’outre la présence d’une importante population sénégalaise en France, ce soit le résultat d’une prise de conscience de la population française tout entière qui voit sa responsabilité engagée dans un discours qu’elle n’a pas souhaité ; comme si Monsieur Sarkozy avait parlé pour tous les français. Quand le Président français insulte le peuple africain, c’est toute la France qui insulte. Et c’est toute une population qui assumera avec lui les conséquences de propos outrageux.

En France, des réactions au compte-gouttes.

La presse française « critique » a été absente pendant bien trop longtemps. On nous a tout au plus proposé au lendemain de Dakar des brèves revenant sur « un discours applaudi froidement ». Ni éditorial, ni article polémique. Les premières interventions ne paraîtront qu’à partir de la fin août, écrites d’ailleurs pour la plupart par des intellectuels et hommes de lettre du continent africain. Est-ce le signe que la capacité de réaction et de critique de nos penseurs français a définitivement été anéantie ? En l’absence de critique politique ou journalistique, les premiers à monter au créneau sont donc souvent des universitaires. « Cette parodie de discours prétendument direct, qui s’autorise toutes les outrances sur la case de sa sincérité autoproclamée, est une marque d’infamie. Reste une question. Dans un pays normal, ces propos devraient mettre le feu au débat. Mais en ces temps où il est de bon ton d’être décomplexé, tout devient possible, comme dirait l’autre » (L’homme africain …, Thomas Heams, Libération, le 2 août 2007). Un collectif d’universitaires condamne quant à lui l’ « ingérence mémorielle » (2) que représente le discours de Sarkozy : « Est-ce à l’ancienne puissance coloniale de choisir le signe (positif, on l’aura compris) du bilan ? ».

Du côté de l’étranger, les grandes instances médiatiques traditionnelles n’ont pas non plus relevé l’énormité des propos : un « pré carré » français ? Une affaire de politique intérieure entre la France et l’une de ses anciennes colonies ? Une crainte de faire preuve d’ingérence ? Seules dénotent des interventions journalistiques qui sont en marge du système médiatique traditionnel pour condamner l’esprit colonialiste que revêt ce discours – avec une violence et une langue aiguisée que l’on ne connaît pas dans nos quotidiens de référence : Que ce soit pour condamner la vision coloniale de Nicolas Sarkozy (Sarkozy befremdet Afrika, die Tageszeitung, 1er août 2007) ou pour se moquer du personnage qu’incarne le Président de la République : « son successeur de Jacques Chirac hyperactif est un individu bien bizarre. … Il y a un terme complexe de quatre syllabes pour désigner les gens qui pensent de cette façon : orientaliste. Un autre terme de quatre syllabes, plus simple, remplit la même fonction : condescendant. Et il existe un vilain mot de deux syllabes qui résume le tout : raciste. » (La vision raciale de l’hyper président, Gwynne Dyer, Le Soleil, journal canadien, le 8 septembre 2007)

Bockel, nouveau lieutenant de Nicolas Sarkozy ?

Dans cette indifférence, une personnalité politique est venue au secours du Président pour faire face à la vague inaudible de critiques venues du continent noir. Jean-Marie Bockel, maire de Mulhouse, socialiste il y a encore quelques mois, déclare: « voilà plus d'un mois que l'on parle de l'Afrique avec passion, à Paris, à Dakar, à Pretoria... Journalistes, intellectuels, historiens, simples citoyens, hommes politiques, chacun, avec ses mots, son vécu, ses opinions, réagit, explique, développe. Bref, l'Afrique interroge, passionne, interpelle. Enfin ! Premier résultat, et non des moindres : le continent africain est de nouveau à l'ordre du jour ». Loin d’être rassasié, il ajoute, dans un mélange de candeur et de mauvaise foi à la limite de la schizophrénie politique : « en choisissant à dessein de parler librement, Nicolas Sarkozy a libéré la parole. Prenons acte de ce retour de l'Afrique dans le débat d'idées. C'est en soi une très bonne nouvelle » (L’avenir de l’Afrique appartient d’abord aux Africains, Le Figaro, 4 septembre 2007). Jean-Marie Bockel est d’une complaisance étonnante. « En choisissant de parler librement …». Cette phrase est particulièrement révélatrice de l’ambiance politico-médiatique actuelle : comme enfin, un homme politique ose la sincérité, on ne peut décemment pas se plaindre que quelques tabous entretenus par la fameuse « pensée unique » soient violemment brisés.

La question de l’Afrique doit évidemment être à l’ordre du jour ; mais la provocation constitue-elle le meilleur moyen pour introduire un sujet d’une telle importance ? Pire encore, la provocation et la stratégie du « sensationnel permanent » peuvent-elles devenir la marque de fabrique du plus haut représentant de l’Etat? Et d’ailleurs : est-on sûr que la provocation suscitera réponses et réactions ? L’habileté politique de Nicolas Sarkozy et les liens qu’il entretient avec les patrons des grands médias pourront lui offrir un répit salutaire sur le sol français. Il n’est en cela que trop aidé par l’apathie d’un PS qui n’en finit pas de succomber à sa politique d’ouverture en direction de nombreuses personnalités de gauche.

Quand omnipotence rime avec ingérence

« Ainsi donc, le déterminisme de la pédophilie était un signe avant-coureur, une mise en jambe de campagne avant les choses sérieuses », avertit Thomas Heams. Nicolas Sarkozy n’en est pas à son coup d’essai : il se sera tour à tour improvisé historien, généticien, sociologue.

Sociologue par son interprétation des émeutes de novembre 2005 et les origines de la violence.

Généticien par sa position déterministe sur la pédophilie et le suicide. Lors d’un dialogue entre Nicolas Sarkozy et Michel Onfray pour le Philosophie Magazine n°8, le candidat à la présidence de la République avait alors déclaré: « j'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable ». Une incursion dans le champ de la génétique qui avait alors suscité l’indignation du monde scientifique et politique.

Historien à bien des égards. Si Nicolas Sarkozy s’érige en historien de l’Afrique et de la colonisation (ce qui a d’ailleurs valu la proposition d’une historienne africaine de rassembler des historiens du continent autour de l’écriture d’un livre d’histoire à l’adresse indirecte du Président français), il s’est déjà essayé à cet exercice à bien des reprises sur le sol français : du révisionnisme historique de la 2nde guerre à celui de la colonisation. Errare humanum est, perseverare autem diabolicum. Comment est-il justement possible que Nicolas Sarkozy puisse impunément déclamer la grandeur de la France en des termes qui frôlent le nationalisme, aux dépends de quelques nations qui elles, ont effectué un travail de mémoire incomparable, sans que personne ne s’en offusque ?

Dans la même veine que le discours de Dakar, Nicolas Sarkozy nous propose une petite leçon d’histoire « à sa sauce ». A Caen, le 9 mars 2007, on aura entendu : « La France n’a jamais cédé à la tentation totalitaire. Elle n’a jamais exterminé un peuple. Elle n’a pas inventé la solution finale, elle n’a pas commis de crime contre l’humanité, ni de génocide. Mais la mode de la repentance est une mode exécrable. Je n'accepte pas que l'on demande aux fils d'expier les fautes des pères, surtout quand ils ne les ont pas commises. » A Nice, le 30 mars, « Je suis de ceux qui pensent que la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale. Elle a inventé les droits de l’Homme et elle est le pays du monde qui s’est le plus battu pour la liberté. » Et enfin à Montpellier, le 3 mai, « Mais nous n’avons pas à rougir de l’histoire de France. La France n’a pas commis de génocide, elle n’a pas inventé de solution finale. Elle est le pays qui a le plus fait pour la liberté du monde. Elle est le pays qui a le plus fait rayonner les valeurs de liberté, de tolérance, d’humanisme. »

Autant d’exemples qui nous aurons appris une chose : Nicolas Sarkozy aime à sortir du cadre de ses fonctions et de ses compétences pour s’aventurer sur le terrain de la science et de la recherche. Sa rhétorique nécessiterait plus qu’un article de blog. Cette essentialisation de la France est la porte ouverte à tous les nationalismes. Nicolas Sarkozy parle de « mode de repentance » et y oppose en filigrane une forme subtile de réhabilitation. Où sont passés nos historiens, politologues, philosophes ? Ces intellectuels – concept pourtant bien français – de tous bords qui sont seuls à pouvoir rétablir une vérité toute scientifique et objective afin de contrer définitivement l’omniscience auto-déclarée de notre Président ?

On l’aura vu : les agissements et le langage souvent contradictoires du Président, la toute-puissance et toute- vérité dont il se sent investi, transgressent nos frontières nationales. Relations bilatérales, européennes et internationales souffrent des excès de Nicolas Sarkozy et les conséquences d’une stratégie brutale pourraient rapidement se révéler désastreuses pour la situation de notre pays.

Ingérence, omnipotence et omniscience… un cocktail explosif

A force de tirer la couverture à lui, Nicolas Sarkozy finira seul à la tête d’un pays las, isolé sur le plan européen, raillé sur la scène internationale. Le ministre des affaires étrangères allemand pourra en témoigner suite à l’épilogue de l’affaire des infirmières bulgares. Qui sait aujourd’hui que l’affaire était en passe d’être résolue, suite notamment au travail conjugué du ministre allemand et des institutions européennes (Commission européenne en tête) (3)?

L’envenimement des relations bilatérales de la France avec ses partenaires européens semble inéluctable dans cette incessante lutte de force.

« Avec sa bougeotte, sa façon de voler la vedette aux autres, Sarkozy s’est rendu extrêmement impopulaire. La relation Sarkozy-Merkel traverse une crise profonde » (Rheinische Post). Parmi les derniers incidents sur la scène européenne, on pourra rappeler celui concernant le nucléaire allemand. Nicolas Sarkozy, péremptoire avait déclaré lors de la rencontre de Meseberg du 10 septembre dernier : « les Allemands doivent revenir sur leur refus du nucléaire ». Vécu comme une véritable « ingérence frontale » du président dans un domaine ô combien sensible de l’autre côté du Rhin, Il ne s’agit hélas pas d’un incident isolé (on se souviendra de la prise de position de Nicolas Sarkozy concernant l’indépendance de la Banque Centrale européenne). Quelles peuvent-être alors les conséquences à long terme d’une omnipotence qui dépasse le cadre national ? Comment celui que nos partenaires surnomment désormais le « petit napoléon » va-t-il faire pour ne pas user jusqu’à la corde la patience des autres pays européens ?

Si à cette rupture méthodologique, on ajoute un versant idéologique, les derniers évènements ne laissent rien présager de bon pour l’avenir de notre pays sur la scène européenne. L’optimisme de façade affiché par Nicolas Sarkozy sera bientôt insuffisant.

Que ce soit avec son désormais légendaire slogan d’inspiration ouvertement villiériste « La France tu l’aimes ou tu la quittes » ou avec l’affaire du nettoyage des banlieues « au karcher », les exemples ne manquent plus pour témoigner de la stratégie du tout-polémique adoptée par Nicolas Sarkozy. Pour être élu, il n’a pas hésité à employer les grands moyens. « Je vais tous les bouffer » a-t-il toujours dit en vue d’assouvir ses ambitions présidentielles. Si on peut évidemment douter de la sincérité politique de sa démarche, s’il paraît évident que l’objectif du candidat devenu Président est de flatter ce qu’il y a de plus nauséabond dans l’électorat français, Nicolas Sarkozy est loin d’être fou. C’est un homme politique de grand talent. Engagé dans une démarche populiste, l’homme politique le plus aimé et le plus haï du pays est celui qui a le mieux saisi le fonctionnement de la politique moderne. Le plus inquiétant est que Monsieur Sarkozy n’a pas encore trouvé de concurrent à sa mesure dans le paysage politique. Et les prochaines élections présidentielles sont déjà dans cinq ans.

(1) C’est ainsi que Thomas Heams, maître de conférence en génétique à Paris, résume le premier semestre 2007 de Nicolas Sarkozy (Libération, le 2 août 2007).

(2) Florence Brisset-Foucault, doctorante, Paris-I- Sorbonne, Marie-Emmanuelle Pommerolle, maître de conférences, université Antilles- Guyane Etienne Smith et Emmanuel Viret doctorants, Sciences-Po, Paris. Géopolitique de la nostalgie, Libération, le 14 août 2007.

(3) Frank-Walter Steinmeier et Ferrero-Waldner avait signé un document au premier semestre 2007, soit pendant la présidence allemande de l’UE, qui signifiait une grande avancée du dossier libyen assurant que les infirmières n’auraient pas le droit de poursuivre la Lybie pour torture après leur libération (cf. article publié dans le monde) idem R.U. Une démarche que Pierre Moscovici a qualifiée de « stratégie du coucou ».