Nicolas Demorand : l’Europe n’intéresse pas les décideurs dans les rédactions

Article publié le 24 novembre 2010
Article publié le 24 novembre 2010
4ème édition des Assises du Journalisme, 17 novembre 2010 Propos recueillis par Jean-Baptiste Mathieu CaféBabel Strasbourg : Pour expliquer le fossé qui s’est creusé entre le projet européen et les citoyens, on entend régulièrement la société civile européenne, les pro-européens pointer du doigt les médias qui ne parleraient pas suffisamment d’Europe et qui traitent trop souvent l’actualité
européenne à travers le prisme national. Finalement, produire de l’information européenne, est-ce vraiment possible ?

Nicolas Demorand : Moi, l’expérience que j’en ai, c’est que, mis à part des médias très particuliers, comme France Culture où il existe des formats différents, où il est possible de délocaliser les antennes sur de longues périodes, où l’on peut faire du reportage et même du documentaire, ce n’est pas possible. Cela reflète en fait la manière dont l’Europe est traitée en France par la classe politique. C’est le traditionnel « c’est la faute à Bruxelles ». De plus, il y a assez peu de correspondants de grande qualité dans les réseaux étrangers. Il en faudrait de nombreux et on ne les a pas. On est face à un « effet de ciseaux » : le sujet n’intéresse pas les rédactions, plus précisément les décideurs dans les rédactions, et de surcroit, il n’y a pas de ressources en hommes, en femmes sur le terrain. Les médias qui ont des correspondants à plein temps dans les différents pays européens sont de plus en plus rares. C’est la conjonction d’une contrainte économique et d’un manque d’ouverture d’esprit qui fait que l’Europe est traitée de cette manière.

CBS : Ce phénomène a créé un espace dans lequel s’est développée, depuis 2005, une blogosphère européenne qui rassemble des acteurs souvent à mi-chemin entre le journalisme participatif et le militantisme pro-européen. Quel regard jetez-vous sur cette démarche ?

ND : L’une de mes sources d’information sur l’Europe, c’est le blog de Jean Quatremer, qui, pour moi, est un vrai correspondant européen, comme pouvait l’être à Radio France Quentin Dickinson. Ils travaillent à la couverture et au traitement de l’institution européenne dans toute sa globalité, et pas nécessairement sous le prisme national. Autrement, je consulte souvent le blog tenu par Zaki Laidi où intervient notamment Pascal Lamy, les gens de Bruegel. C’est très économique, c’est une autre approche de l’Europe, militante et positive. Je trouve que sur Internet, il y a beaucoup de matière.

CBS : Il y a un an, nous avons organisé un débat sur cette question de l’information européenne avec Pierre Haski qui envisageait internet comme une alternative. C’est un outil qui permet, par exemple, de rassembler un réseau de correspondants et de traducteurs.

ND : Ça c’est un énorme problème la traduction ! J’ai eu la chance de travailler à France Culture. Là, on pouvait avoir des émissions d’une heure et demi entièrement traduites, ce qui est d’ailleurs très difficile à écouter. A France Inter c’était déjà plus compliqué. Plus vous allez vers les médias dominants, moins ce type de pratiques est toléré, ou alors à des moments très précis. Du coup, les journalistes fonctionnent avec les quelques députés européens et dirigeants européens qui parlent parfaitement français. On a l’impression d’entendre toujours les mêmes et de n’avoir qu’un seul son de cloche. Cependant, à France Inter, je me rappelle, il y a deux ans, on avait vraiment voulu traiter les élections européennes de manière ambitieuse. On avait réalisé un tour d’Europe pour analyser la situation dans tous les pays de l’UE. C’était passionnant ! On trouve des francophones dans tous les pays, il suffit de chercher. Par contre la fenêtre s’est refermée après les élections.

CBS : Peut-être aussi faudrait-il que les partis s’engagent dans des campagnes véritablement transnationales aux européennes, par exemple ?

ND : Oui car le traitement médiatique de l’Europe reflète intimement la perception qu’a la classe politique de l’Europe. A cet égard, l’histoire d’Olivier Duhamel avec qui je travaille sur Europe 1 est marrante. C’était un formidable député européen qui n’a pas obtenu l’investiture du PS pour se présenter aux élections européennes de 2004, alors qu’il avait contribué de très prés à l’écriture de la Constitution européenne. Quand il s’est retrouvé hors du Parlement européen, je l’ai invité à France Culture. Justement, je faisais très régulièrement des émissions sur l’Europe et il en a parlé formidablement bien, politiquement, intelligemment. Je lui ai proposé de faire une chronique européenne à France Culture. C’était une des premières, si n’est la première, dans les médias français. Tous les matins, du lundi au vendredi, Olivier chroniquait sur l’espace politique européen et c’est un exercice qui a changé de nature au moment du référendum puisque cette chronique qui n’intéressait strictement personne avant le référendum est devenu, au moment où ça s’est tendu, une chronique très écoutée, et critiquée. Mais voilà, ça n’intéressait personne jusqu’à ce qu’un débat et un référendum national politisent les choses. C’est un moment très étonnant.

CBS : Vous avez l’occasion de croiser un certain nombre de décideurs politiques. A travers ces rencontres, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’état de la construction européenne ?

ND : Quelles que soient les personnes, elles ne sont pas toutes intéressées, ni spécialistes. Je dirais que les constats les plus dramatiques viennent des économistes. Vous faites une émission sur le dollar et le yuan et vous arrivez au bout de cinq minutes, au moment où vous posez la question de l’euro, à une description de l’état de paralysie quasi apocalyptique dans lequel se trouve l’Europe. C’est assez troublant. Quand vous voyez la question de la guerre des monnaies, l’euro c’est le dindon de la farce et ils ont beau faire des sommets, il manque des outils pour agir. Dès que vous avez affaire à des personnalités hors du cercle de la politique nationale et qui réfléchissent à des régulations globales, tous vous disent, quel que soit leur secteur, que la construction européenne est en panne, qu’elle est paralysée, qu’il y a un manque de politique. C’est assez terrifiant, les gens sortent du studio totalement déprimés.

Crédit photo : Europe 1