Nico Bleutge: "Pourquoi je n'aime pas la poésie naturelle"

Article publié le 30 juin 2013
Article publié le 30 juin 2013

Grand, cheveux blonds tirés en arrière en une queue de cheval, des yeux bleus perçants, Nico Bleutge a tout l’air d’un joueur de rugby particulièrement soigné. Certains pensent qu’il serait plus à l’aise à marquer des essais, plutôt qu’à se tenir devant le microphone à lire de la poésie. 

Je rejoins le poète après un récital dans la magnifique, quoiqu’étrange, fondation Kempowski à Nartum, un village dans le Nord de l’Allemagne. La fondation s’est installée dans l’ancienne maison familiale de l’écrivain allemand Walter Kempowki, dont les collections de livres, d’objets décoratifs et de miniatures nous entourent. Bien que celles-ci confèrent à la maison une ambiance quelque peu irréelle, comme si la demeure était plus proche du musée que d’un foyer, elles sont le reflet de l’écriture de Kempowski et du thème de la soirée. Kempowski est notamment connu pour son projet « Das Echolot », consistant en un collage de pages de journaux intimes, de lettres et de textes autobiographiques datant de la Seconde guerre mondiale. Nico Bleutge est venu lire son recueil de poésie intitulé « Drei Stimmen » (Trois voix) où s’entrelacent des éléments de sources diverses, pour la plupart issues de « Das Echolot ». Avec générosité et avec un certain goût pour le détail, ce qui n’est pas commun en matière de récital de poésies, il lit non seulement ses poèmes mais aussi plusieurs travaux qu’il a tirés de l’œuvre. Alors que la lumière du soleil couchant projette à l’extérieur les ombres torturées des arbres, Nico attire notre attention sur des phrases empruntées, des paysages et des états d’esprit. 

ESSAYER DE NE PAS TROUVER SA PROPRE VOIX

La dimension polyphonique des poèmes étonne, du fait notamment du nombre invraisemblable de lectures et de recherches qui se retrouvent dans chacun des courts poèmes. Plus saisissant encore, on tend à dire que la poésie est un jeu dans lequel « trouver sa propre voix » est souvent considéré comme l’accomplissement ultime. Une règle remise en question par les méthodes de Nico. Nico prend en considération ce paradoxe pendant un instant, avant d’expliquer, « Cela peut être plaisant d’avoir quelque chose comme un ton qui vous est propre, parce qu’il peut devenir une sorte de voix que tu peux écouter au moment où tu écris. Mais c’est vraiment difficile de se débarrasser de ce ton. Selon moi, quand j’écris, j’essaie dans chaque poème et dans chaque livre, de recommencer à zéro. Bien sûr, ce n’est pas possible, mais j’essaie vraiment d’esquisser une nouvelle manière de faire, car sinon, je pourrais finir par faire continuellement la même chose, encore et encore. L’écriture deviendrait toujours plus mauvaise et je finirais certainement par m’ennuyer. Il faut parfois dans une certaine mesure se mettre au défi et essayer des voies différentes de temps en temps. » Il marque une pause et secoue la tête. « J’ai perdu le fil maintenant… » Et puis, comme traversé par une lueur, il s’exclame « Travailler avec des voix diverses, dans le but de travailler contre ce qui est censé être ta propre voix, je pense que c’est plutôt une méthode efficace ». 
La poésie de Nico devrait certainement être comparée à quelques uns des premiers travaux de Seamus Heaney : tresser une toile d’allusions, mais en même temps mettre en exergue un sens aigu des lieux et des paysages. Il a en effet été récompensé par le prix Erich Fried en 2012 pour avoir, selon les termes employés par le jury, inspiré une vie nouvelle dans la poésie naturelle. Toutefois, Nico lui-même est partagé au sujet de cette description. Il respire profondément et commence « C’est diffici… » avant de s’interrompre. « Eh bien, pour commencer j’ai vraiment beaucoup de mal avec le terme de « poésie naturelle », parce qu’il est vraiment connoté très lourdement ici en Allemagne. La poésie naturelle est liée au fait qu’après la Seconde guerre mondiale, les gens accusaient les poètes d’avoir mis de côté l’aspect cruel de la guerre en fuyant dans la Nature, qui était aussi bien sûr chargée de connotations mythologiques et qui est une sorte de refuge atemporel, dans lequel « je » n’ai plus rien à voir avec le sang sale déversé par l’Histoire. Je pense qu’il y a des poètes qui ont vraiment fait ce genre de chose et cela n’a certainement pas rendu service au terme de « poésie naturelle ». Cela l’a dégradé. Vraiment dégradé. A cause de cela, je revendique plutôt le terme de « paysage » à la place ».
Nico semble travailler avec des thèmes comme la Nature, l’Histoire et la mémoire, qui peuvent tous être perçus comme étant très politisés (la Nature étant de plus en plus politisée actuellement, du fait de changements climatiques de plus en plus difficiles à ignorer, et la mémoire en Allemagne nourrissant des débats qui font souvent apparaître des questions de culpabilité). Est-ce qu’il pense devoir faire preuve de responsabilité en traitant de tels thèmes ? Il marque une pause. « Je trouve l’idée selon laquelle la poésie pourrait être porteuse de quelque chose comme un message assez étrange, mais quant à savoir si la poésie a un… » Il s’arrête et prend une petite gorgée d’eau avant de poursuivre. « Je pense que la poésie est un instrument de connaissance. Elle peut nous aider à comprendre le monde et surtout à comprendre le langage. Une relation plus approfondie avec le langage peut nous aider à prendre conscience du fait que des expressions linguistiques peuvent contenir des idéologies dissimulées, des histoires dissimulées et parfois par exemple des pensées et idées racistes. Un poème peut nous rendre attentif et vigilant à la manière dont de telles idéologies cachées peuvent se dissimuler dans le langage. Vous savez ? C’est cela, le genre d’impulsion instructive que la poésie peut apporter. Rendre fluides des expressions figées, les casser en deux et découvrir de nouvelles significations ».