News World Summit : l'avenir du journalisme se discute à Paris

Article publié le 14 juin 2012
Article publié le 14 juin 2012
Quel tourbillon de clics, de vidéos, de blogs et de tweets ! Quel drame la chute des recettes, le manque de sérieux, le règne de Facebook ! Combien d’outils tactiles, portables et attractifs ! Stop. Les têtes les plus pensantes du journalisme mondial ont pris trois jours pour digérer et nous expliquer, petit four à la main, dans quelle direction va la profession. Nous étions tout ouïe.

Le Salon des Arcades de l’Hôtel de Ville, semblable à la Chapelle Sixtine avec ses lustres, a accueilli entre du 30 mai au 1er juin 2012, la News World Summit, un événement d’une si grande importance que les organisateurs se sont excusés de ne pas avoir en tant qu’hôte le président français François Hollande, et de devoir se contenter du président du Sénat, du maire de Paris et du fondateur de Google News. Ce furent trois jours intensifs : quatre-vingt dix conférenciers de différents médias, dont parmi eux la BBC, The Guardian, The New York Times, Le Monde ou CNN (mais pas un seul média espagnol à part LaInformacion.com) et une kyrielle impressionnante de portails web, d’agences, de think tanks et de fondations du monde entier ont utilisé leurs meilleures armes pour nous expliquer comment faire face à autant d’internet, autant de technologie et autant de crise. Une ère dans laquelle, comme a dit le participant Leonard Brody (Clarity Digital Group) : « si vous n’êtes pas perdus, c’est que vous n’y prêtez pas attention ».

La purée et la brique

Krishna Bharat, fondateur de Google News : « il faut faire partie de la machine changeante, des avancées technologiques (…) Cela ne suffit pas d’offrir du contenu, il faut guider le contenu. »

Spontanément ont surgi deux camps opposés : celui de la « purée » et celui de la « brique ». Les défenseurs de la purée soutiennent que le journalisme traditionnel est mort, son support ne sert plus, il sent le cadavre, la poussière et il faut l’enterrer le plus vite possible. Aujourd’hui il est l’heure de fusionner avec le Web et réduire les contenus à une bouillie nutritive et facile à consommer dans tous les formats possibles, sur les réseaux sociaux, la paume de la main ou la télé du salon. L’offre est si grande que, pour se faire de la publicité, le journaliste perd son aura et s’incline devant le lecteur, qui peut consommer l’information qu’il veut, quand il veut et comme il veut à travers des médias parfaits : attractifs, de qualité et gratuits. C’est pour cela que, selon les mots de Krishna Bharat, fondateur de Google News : « il faut faire partie de la machine changeante, des avancées technologiques (…) Cela ne suffit pas d’offrir du contenu, il faut guider le contenu. » Google possède un service appelé Google Jam qui travaille sur trois choses : innover, innover et innover. Google est le Dieu de la purée.

Cette conception - sur laquelle les anglo-saxons ont une longueur d’avance (The Guardian a été l’unique média à avoir organisé une table ronde sur son interactivité avec les lecteurs ; la BBC a impressionné par ses projets pour les Jeux Olympiques de Londres) - a fait front pour ne pas succomber à l’immédiateté et à la surdose des outils comme le fact-checking (sections dédiées à vérifier les données et déclarations en temps réel) ou le data journalism (toute information, schéma, archive, carte ou concept peut être transformé en un graphisme capable de tout vous expliquer en un clin d’œil).

Edwy Plenel, co-fondateur de Mediapart : « les grandes entreprises ne sont pas intéressées par le journalisme d’enquête. Elles ne le financent pas. Pas même la télévision publique dont le directeur est choisi par le président de la République. »

A l’opposé, se trouve le camp des « briques », moins nombreux, partisan du journalisme vaillant et solide. Ces défenseurs du journalisme d’investigation disent que, si l’on veut en voir toutes les coutures, si l’on veut apprendre et se pencher sur la question, il faut réfléchir, s’asseoir et lire. Et aussi payer : si les médias pensent pouvoir vivre de la publicité, ils ne seront pas indépendants. Ce camp a un capitaine : Edwy Plenel, co-fondateur du journal d’information français en ligne Mediapart : « les grandes entreprises ne sont pas intéressées par le journalisme d’investigation. Elles ne le financent pas. Pas même la télévision publique dont le directeur est choisi par le président de la République. » Pour lui, la « purée » est une menace destinée à l’instinct et la masse. Son modèle consiste en soixante dix mille souscripteurs qui financent une équipe de trente journalistes dont le temps est consacré à l’enquête. « Ce n’est pas du journalisme pour l’auditoire, mais pour le public. La gratuité est synonyme de destruction. » Le danois Mikael Jensen, président de Métro International a une opinion similaire : « la question de la publicité n’est pas une transition mais une chute. C’est du simple capitalisme : quand l’offre tend à l’infini, les prix tendent vers zéro. »

Naturellement, entre les deux pôles il y a toute sorte de mélanges. L’avenir du journalisme d’investigation a aussi été abordé (en net recul), le rôle de la femme à la tête des médias (très minoritaire) ou la manière de conserver son éthique dans des moments rudes comme la guerre en Syrie ou le massacre d’Oslo en 2011.

L’heure aux courtoisies

Dans ce genre d’événements dont l’entrée sans invitation coûte presque 1700 euros, on n’y vient pas seulement pour donner des cours et débattre, il y a aussi les affaires, le networking : caresser dans le sens du poil et faire des courbettes. Entre les discours, on laisse place aux petits fours et au champagne et les hiérarchies se dégagent : les jeunes se bousculent autour des vieux et le public autour des conférenciers. Les blagues faciles suivent les présentations, les mains suent et chacun se force à donner sa carte de visite avec élégance. Si la cour est réussie, les partenaires se perdent dans un long couloir aux baies vitrées et aux chaises dorées réservées aux intrigues. Assis sur l’une de ces chaises, même l’être le plus banal à l’air d’un monarque écoutant ses domestiques : automatiquement l’individu assis appuie le coude sur un ornement baroque et soutient son menton sur son poing fermé comme s’il méditait sur le destin de l’État. Qui sait combien de projets vibrants sortiront de telles réunions ?

Parallèlement aux powerpoint, aux discours, aux jeux des questions-réponses et aux affaires, on peut apercevoir un éclat au fond de la salle : ce sont les tablettes, les téléphones tactiles et la trentaine de Mac transmettant chaque détail en temps réel.

Photos : Une (cc) TheGiantVermin/flickr; texte, courtoisie du site officiel de News World Summit (http://www.news-worldsummit.org/2012/); Vidéo: (cc) PascalGibert/youtube