Népal : Rhinocéros, prêt, partez !

Article publié le 9 juillet 2013
Article publié le 9 juillet 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

« Bien sûr la jungle c'est dangereux. Mais je vais t'apprendre quelques trucs. Si un rhinocéros attaque, il te faut grimper à un arbre ou courir en zigzag de façon à ce qu'il ne puisse pas te suivre aisément. » Alors que Mohan m'explique comment survivre en jungle subtropicale, je me sens soudain nauséeuse. Peut-être que la célèbre marche dans la jungle n'est pas sans danger après tout?

Les conseils de Mohan ne s'ar­rêtent pas là : « si tu croises un tigre, il faut le re­gar­der dans les yeux et ne ja­mais lui tour­ner le dos car les tigres at­taquent tou­jours par der­rière. Et si on ren­contre un ours, il faut res­ter groupé car en groupe nous leur fe­rons peur plus fa­ci­le­ment.» Lé­gè­re­ment em­bar­rassé, Mohan me sou­rit. « Nous es­saie­rons, bien sûr, de te dé­fendre. » Bi­zar­re­ment, je ne me sens pas en­tiè­re­ment en sé­cu­rité ac­com­pa­gnée de mes, plu­tôt pe­tits, guides né­pa­lais et leur bâ­tons en bam­bou.

Mais il est trop tard pour faire demi-tour car nous avons déjà pé­né­tré dans la jungle. Alors que la plu­part des parcs na­tio­naux sont seule­ment ac­ces­sibles en jeep ou à dos d'élé­phant, l'ad­mi­nis­tra­tion du parc na­tio­nal du Chit­wan, dans les plaines sud du Népal, est assez relax sur le sujet. « Bien sûr que tu peux te ba­la­der à pied dans la jungle ! » dit Raj, le pro­prié­taire de mon hôtel. Heu­reu­se­ment, de cette façon c'est éga­le­ment moins chèr. Tou­te­fois, si on tient compte du nombre consi­dé­rable de rhi­no­cé­ros, d'élé­phants sau­vages, d'ours pa­res­seux et de léo­pards, ainsi que des plus ou moins 80 tigres Royaux du Ben­gal par­cou­rant le Chit­wan, un oc­ci­den­tal ne peut que trou­ver ça im­pru­dent. Néan­moins, Mohan m'as­sure que ces pré­da­teurs ne sont pas vrai­ment dan­ge­reux et qu'il nous faut seule­ment faire at­ten­tion aux ours et aux élé­phants avec leurs pe­tits. Plus nous nous éloi­gnons de la ri­vière Rapti, qui est la fron­tière na­tu­relle entre le nord du parc et les vil­lages de la tribu lo­cale, les Tharu, plus le pay­sage est à cou­per le souffle. Des fo­rêts sèches de sal, ou les feuilles mortes bruissent comme à la mai­son, s'ouvrent sur de larges prai­ries au des­sus des­quelles planent d'im­pres­sion­nants nuages gris de pluie qui s'amon­cellent dans un ciel vio­let. Au loin, je de­vine un grand pom­mier élé­phant en­core voilé par la brume ma­ti­nale, et de pe­tites col­lines cou­vertes de fo­rêts denses qui mènent « au coeur de la jungle.» Beau­coup de Né­pa­lais font ré­fé­rence à Chit­wan dans son en­tier avec cette sombre et belle mé­ta­phore, ce qui n'a pour­tant pas l'air de dé­sta­bi­li­ser Mohan et Ashish. Au moins pas plus que les in­nom­brables ours et rhi­no­cé­ros. Pen­dant que nous dé­jeu­nons, riz frit et oeufs durs, nous en­ten­dons les ba­rè­te­ments d'un com­bat de rhi­no­cé­ros tout près. Mohan sou­rit, « C'est la sai­son des amours ! »

Chit­wan est l'un des plus cé­lèbres sites tou­ris­tiques du Népal. Fondé en 1973, c'était le pre­mier parc na­tio­nal du Népal, et a été dé­claré Pa­tri­moine Mon­dial de l'hu­ma­nité en 1984. D'in­croyables pay­sages et un re­la­ti­ve­ment grand nombre de mam­mi­fères et d'oi­seaux ont pro­vo­qué un énorme af­flux de tou­ristes au cours de ces vingt der­nières an­nées. Si vous venez en haute sai­son, vous ar­pen­te­rez la jungle avec une horde d'étran­gers. Cela si­gni­fie que les chances de voir un rhino se­ront qua­si­ment nulles, me dit Raj, qui dé­plore la com­mer­cia­li­sa­tion du parc bien qu'en tant que pro­prié­taire d'hô­tel, il en tire des bé­né­fices. Heu­reu­se­ment, je me suis re­trou­vée a Chit­wan bien en de­hors de la sai­son, pen­dant l'op­pres­sante vague de cha­leur qui pré­cède la mous­son, et n'ai re­mar­qué qu'un ou deux tou­ristes au dé­part de ma ran­don­née. Les gros pré­da­teurs se font éga­le­ment rares, au contraire des pe­tits : je dois conti­nuel­le­ment me dé­fendre contre les tiques.

À midi, je n'ai vu qu'un cro­co­dile, deux ou trois cerfs et un nombre im­pres­sion­nant d'oi­seaux sau­tant, flot­tant et ga­zouillant. Mais Mohan, qui semble connaître chaque sen­tier, es­pèce d'arbre et ani­mal du parc, me dit d'être pa­tient. Après avoir dé­bus­qué une paonne et ses pous­sins par in­ad­ver­tance, et mangé de la mangue verte avec du sel, nous nous pro­me­nons sur une sorte de bar­rage à tra­vers les prai­ries éton­nam­ment vertes qui se courbent des deux côtés. Alors qu'une tem­pête se pré­pare et que Mohan condamne les plans pour de nou­velles construc­tions de bar­rages d'eau, deux rhi­no­cé­ros se bous­culent ti­mi­de­ment de l'autre côté de la digue non loin de nous. Mohan sou­rit joyeu­se­ment : « ils sont là ! Un mâle et une fe­melle ! » Nous ont-ils vu? Pro­ba­ble­ment pas, dit Ashish, et ex­plique que les rhi­no­cé­ros sont très myopes. Long­temps après qu'ils aient dis­paru dans les ro­seaux, je suis tou­jours émer­veillée par la taille des deux rhi­nos quand sou­dain Mohan me dit de m'ar­rê­ter. Sur notre gauche, un autre gain­daa mâche et mar­monne dans les hautes herbes, mais on ne peut que de­vi­ner son dos.        

Alors que je me de­mande si nous nous ne nous sommes pas ap­pro­chés de trop près du rhi­no­cé­ros, nous en­ten­dons un gron­de­ment sourd s'éle­ver sou­dain de la prai­rie der­rière nous. Mohan et Ashish sont im­mé­dia­te­ment sur leur garde, ont un échange ra­pide en né­pa­lais et me font signe de ne pas bou­ger. Un tigre. Dans les hautes herbes der­rière nous et pro­ba­ble­ment pas très loin. À cause de l'herbe, nous ne pou­vons rien voir, même après que nous ayons gravi une pe­tite col­line toute proche. Un si­lence à cou­per au cou­teau tombe sur la prai­rie et même les oi­seaux ne poussent plus leur cris d'alerte. Le ter­ri­fiant ru­gis­se­ment se fait étendre une nou­velle fois. Au-des­sus de nos têtes, les nuages se changent en tours de fer, il com­mence à brui­ner et je me de­mande tout bas si ce sont mes der­niers ins­tants. Im­mo­biles, nous nous as­seyons sur la col­line pen­dant quelques très longues mi­nutes du­rant les­quelles je ré­vise les as­tuces de sur­vie de Mohan. Fi­na­le­ment le ru­gis­se­ment se fait plus loin­tain. Le tigre semble avoir choisi une autre route. Re­mar­quant la sueur froide sur mon front, Mohan rit, " C'est l'avan­tage de ce bou­lot : le risque!" 

Deux heures plus tard, la nuit com­mence à tom­ber et nous pa­tau­geons dans la ri­vière Rapti. Ces marches dans la jungle sont-elles vrai­ment sûres? Je de­mande à Mohan qui re­trousse son pan­ta­lon. "Rien n'ar­rive ja­mais. Par­fois les élé­phants at­taquent les guides lo­caux, mais c'est très rare." De re­tour au vil­lage une jeep s'ar­rête face à nous, les pneus cris­sant. Un jeune Né­pa­lais avec une pro­fonde ci­ca­trice, en­core fraîche, sur le vi­sage salue Mohan et rit. "Re­garde ma ci­ca­trice ! La se­maine der­nière j'ai été at­ta­qué par un ours ! Sur le che­min du re­tour, au cré­pus­cule, je me sou­viens sou­dain de ce que Pra­kash, un autre em­ployé de l'hô­tel, m'avait dit : " si tu te fais at­ta­quer par un tigre, joins tes mains face à ta poi­trine, in­cline-toi et dis na­masté!" Ce qui dans ce contexte si­gni­fie pro­ba­ble­ment : "j'ac­cepte mon sort avec joie. Vous pou­vez me man­ger à pré­sent."

Néan­moins, cette marche dans la jungle ne m'a pas réel­le­ment ef­frayée. Les grandes prai­ries, col­lines bru­meuses et nuages noirs sont bien trop beaux pour ça. Mais la pro­chaine fois, je ferai une plus longue marche dans le Chit­wan, pen­dant au moins trois jours au vrai "coeur de la jungle". Et j'em­por­te­rai mon propre bâton de bam­bou.